Le service public, les leaders politiques locaux et les clients-citoyens
Les deux fables sur
lĠlu local, le muse et les visiteurs................................................... 2
Muses entreprises : les recettes du pass dpasses..................................................................... 3
Muses gratuit : le mythe rgnr de la culture pour
tous........................................................... 4
LĠaction publique territoriale et la dmocratie diffrentielle........................................ 5
A chaque configuration son style politique................................................................................. 5
Des normes de mtier profondment bouscules.......................................................................... 7
Les nouveaux rcits sur le bien commun................................................................................... 8
Bibliographie....................................................................................................................... 11
Rsum
Cette analyse comparative porte sur le fonctionnement de
plusieurs muses grs en France par des collectivits locales, avec dĠun ct
deux collectivits qui ont adopt une dmarche managriale et payante et de
lĠautre des muses proposant un systme de gratuit pour toutes les collections
permanentes. Base sur un matriau original de 64 entretiens, claire de
diagnostics de frquentation et de rapports internes, lĠtude donne lĠoccasion
dĠouvrir une rflexion sur la faon dont des leaders politiques locaux
accompagnent des choix qui orientent lĠunivers musal sur ces deux conceptions
du service public. Une premire partie dtaille, sous la forme dĠune fable
politique, le discours renchant des acteurs sur leurs pratiques. Une seconde
partie discute les ingrdients sociopolitiques qui temprent ou contredisent,
dans les faits, lĠopposition apparente des styles entre le muse entreprise et
la gratuit totale. La conclusion sĠinterroge sur lĠavnement dĠune forme de
dmocratie diffrentielle qui serait spcifiquement promue par le processus de
dcentralisation. La relation triangulaire qui sĠinstaure entre les lus, les
professionnels et les usagers rvle en effet un triple relativisme : sur
les dogmes de service public ports par les responsables politiques, sur
lĠisomorphisme des milieux professionnels pour encadrer la monte du
client-centrisme, et sur les rgles de confiance qui relient les lus leurs
lecteurs. LĠtude montre une dynamique publique o chaque collectivit locale
plaide dornavant sa propre conception du bien commun et de ses ressorts
reprsentatifs, dlibratifs et participatifs.
Les leaders politiques des grandes collectivits locales contribuent-ils parfois modifier en profondeur la nature et le contenu des services publics que leur institution encadre ou anime ? Avec Ç lĠacte II È de la dcentralisation en France et les responsabilits croissantes transfres par lĠEtat aux villes, aux dpartements et aux rgions, ce questionnement indit mrite plus que jamais une attention particulire, et dans des domaines dĠintervention aussi varis que le logement, les transports, lĠemploi, la scurit, la protection de lĠenvironnement ou la culture.
Sur ce dernier volet, une analyse comparative vient dĠtre ralise concernant le fonctionnement de plusieurs muses grs par des collectivits locales (Mathieu 2005). La recherche a t volontairement oriente sur des muses engags dans une stratgie de rupture par rapport aux orientations passes. Le panel de cette recherche comprend deux collectivits qui ont adopt une dmarche managriale et payante (la ville de Caen pour son Mmorial sur la seconde guerre mondiale et la ville de Mulhouse pour son muse national de lĠAutomobile). Les autres terrains tudis concernent, lĠoppos, des muses proposant un systme de gratuit pour toutes les collections permanentes ( Paris, dans lĠIsre, Dijon et Caen). Au final, ces analyses rvlent un passionnant cas dĠcole sur deux figures mergentes et antithtiques des politiques musales : dĠun ct le muse gratuit, qui place lĠusager citoyen au cÏur du dispositif dĠaction publique, et de lĠautre le muse entreprise, qui valorise au contraire explicitement les attentes de lĠusager client. Base sur un matriau original de 64 entretiens, claire de diagnostics de frquentation et de rapports internes, lĠtude donne lĠoccasion dĠouvrir une rflexion sur la faon dont des leaders politiques locaux accompagnent des choix qui orientent lĠunivers musal sur ces deux conceptions du service public.
La prsente communication se fixe pour objectif de prsenter dans un premier temps les principaux rsultats de cette recherche de terrain. Le style que nous avons adopt sĠapparente celui de la fable politique, faon pour nous de mettre en vidence le discours renchant des acteurs sur leurs pratiques, occasion en mme temps de souligner la forte charge symbolique que vhiculent ces deux conceptions du service public. Dans un second temps, nous discuterons les ingrdients sociopolitiques qui temprent ou contredisent, en pratique, cette opposition apparente des styles. Lorsque les collectivits locales sĠinvitent frontalement dans les controverses sur le client-centrisme, le miroir de la dcentralisation donne voir des situations assez paradoxales sur trois questions classiques de science politique : la prgnance des chemins de dpendance qui orientent les dcisions des leaders politiques locaux ; le degr dĠisomorphisme qui prvaut dans lĠnonc des normes de mtier encadres par les professionnel ; enfin lĠimpact des rcits sur lĠintrt gnral qui relient les lus aux professionnels et aux lecteurs. Nous nous demanderons en conclusion si ces lments ne prfigurent pas une forme de dmocratie diffrentielle qui serait spcifiquement promue par le processus de dcentralisation.
LĠappellation Ç Muse de France È rsonne comme un ssame rpublicain immuable, une formule ancre dans des fondations rvolutionnaires et nourrie de lĠesprit des Lumires. Pour autant, ce modle a connu dĠimportantes mutations en deux sicles, dont la dernire, et non la moindre, concerne lĠharmonisation du statut des muses (Poirrier 2002, Saez 2004). La loi 2002-5 du 4 janvier 2002 institue en effet un label unique et consacre des missions assez prcises concernant la faon dĠaccueillir le public, dĠorganiser la relation entre lĠEtat, les collectivits locales et le priv, et enfin de protger les collections. En vertu du principe de libre administration promu avec la dcentralisation partir de 1982, il revient cependant aux collectivits locales dĠapprcier et dĠappliquer ces orientations pour les muses dont elles ont la responsabilit. Comment cette philosophie dĠaction se rpercute-t-elle dans les discours et dans les pratiques sur les rgles de gestion des muses ? Il est possible dĠesquisser lĠamorce dĠune rponse lĠtude des deux orientations choisies : dĠun ct deux villes qui choisissent un mode de gestion susceptible de gnrer dĠimportantes recettes sur les entres et les produits drivs de leur muse, et de lĠautre trois villes et un dpartement qui optent pour la gestion directe et la gratuit totale dĠaccs aux expositions permanentes. Ces figures antithtiques seront ici prsentes sous la forme de deux fables, afin de mettre en vidence et en parallle la forte charge symbolique que chaque option vhicule et promeut.
En 1944, un jeune homme, tmoin direct des bombardements qui dtruisirent sa ville. Profondment marqu par lĠindicible douleur que cette page dĠhistoire consacre en dsignant Caen comme ville martyr, il sĠengage dans les units dĠurgence de la Croix Rouge franaise. Quelques dcennies plus tard, devenu avocat, lu conseiller municipal puis maire de la ville et snateur, il conoit un ambitieux projet pour quĠun Mmorial perptue et claire la mmoire de la bataille de Normandie. Il engage alors un long combat pour dĠune part convaincre la direction des muses de France de ne pas mettre les collections au cÏur du muse et dĠautre part trouver une assise financire et gestionnaire consensuelle. Au terme de ngociations nourries, il recrute un directeur (issu du management des restaurants dĠautoroute), une quipe dĠhistoriens (en provenance du CNRS) et un Ç scnographe iconoclaste È. Leur mission consiste mettre en scne un discours historique sur cette priode douloureuse de lĠhistoire de la ville. Le Mmorial de Caen, gr en dlgation de service public par affermage, ouvre ses portes en 1989 avec 70 permanents (il en compte aujourdĠhui 140). Il sĠagit dĠune socit dĠconomie mixte dont la ville est actionnaire majoritaire ( 51%), avec une charte qualit (ISO 9001 en 2000). Le Mmorial accueille chaque anne prs de 500 000 visiteurs dont 95% payants (18Û lĠentre en 2005), les recettes constituant 90% du financement des charges de fonctionnement de la structure (contre 60% dans les Ç parcs thme È et 15% dans les muses classiques).
En 1999, la ville de Mulhouse dcide de confier son muse national de lĠautomobile qui priclite une socit prive. Ce muse a t cr au dpart grce la collection prive de lĠindustriel Fritz Schlumpf, collection mise au grand jour et exploite en muse au terme dĠune histoire assez rocambolesque (engins secrtement restaurs dans lĠusine, faillite et occupation de lĠusine, Ç muse des travailleurs È, cration dĠune associationÉ). La nouvelle socit, dj gestionnaire de dix muses en France, ngocie la reprise en dfendant prement son projet gestionnaire assiste dĠavocats, avec le soutien du maire mais contre lĠavis du ministre de la culture. Son credo part du principe quĠil faut dornavant mler troitement la culture et le divertissement ds lors que lĠon souhaite la fois faire venir le grand public et assurer la prennit financire dĠun projet de cette envergure. Cette nouvelle orientation, qui ne place la collection que comme un simple matriau au service dĠun dessein commercial, entrane un profond renouvellement de lĠquipe scientifique. La responsable Ç marketing communication commercial È de Ç Culturespaces È voit son poste directement rattach la direction gnrale tandis que la fonction du Conservateur est progressivement marginalise pour le travail dĠorientation stratgique du muse. La frquentation enregistre une progression croissante depuis 2000, les recettes constituant 80% du financement des charges de fonctionnement de la structure.
Dans les deux cas, le credo des gestionnaires et des leaders politiques locaux porte sur une organisation du muse permettant de Ç mettre la connaissance la porte du public le plus large È, avec une attention prononce pour les recettes de management testes dans le priv (dmarche qualit, culture client, contrle de gestion, politique commerciale, politique tarifaire, produits drivsÉ). La volont affiche Ç de ne pas perdre dĠargent È est trs prsente, mais cette recherche permanente de Ç clients È sĠaccompagne aussi dĠhymnes la libert et lĠesprit dĠentreprise, autour de lĠide que le Ç tourisme culturel È est une forme part entire de promotion et de dmocratisation de la culture.
En novembre 2001, lĠinitiative de son nouveau maire, Bertrand Delanno, le Conseil de Paris vote une dlibration dcidant la gratuit pour les collections permanentes sur tous les muses de la ville. Cette dcision possde un prcdent national puisquĠun ministre de la culture, Philippe Douste-Blazy, a instaur, en septembre 1995, la gratuit du muse du Louvre le dimanche (et le Premier ministre Lionel Jospin a gnralis cette mesure en 2000 tous les muses et monuments nationaux). LĠinnovation parisienne provient du fait que cette gratuit totale va bien au-del des prescriptions lgales et des dispositions jusquĠalors appliques par lĠEtat. En janvier 2004, cĠest au tour du dpartement de lĠIsre de procder une mesure encore plus gnreuse : le prsident du Conseil Gnral, Andr Vallini, convainc lĠassemble dpartementale de rendre gratuit lĠaccs tous les muses dpartementaux, y compris pour les collections temporaires. A lĠinitiative de son nouveau maire, Brigitte Le Brethon, la ville de Caen dcide en mai 2004 dĠadopter la mme mesure. Enfin, en juillet 2004, cĠest au tour du maire de Dijon, Franois Rebsamen, dĠannoncer cette dcision pour lĠensemble des muses de sa ville. A lĠheure des premiers bilans, les statistiques montrent une hausse considrable (quoique trs disparate) en matire de frquentation. Et la mdiatisation de ces premiers rsultats bat son train, avec des discours appuys sur les vertus indniables de la gratuit.
Cette srie dĠinitiatives et de dclarations, que le monde professionnel des muses nĠavait ni rclame ni anticipe, sĠinscrit dans une longue tradition franaise sur la Ç culture pour tous È quĠa su mdiatiser et promouvoir Andr Malraux en son temps (Urfalino 2004). Le mythe vient de loin, la gratuit faisant cho des reprsentations fortes sur les croyances (aller au muse comme on entre dans une glise) et sur lĠaccs la connaissance (le muse, comme lĠcole, espace dĠenseignement et de dfense des valeurs rpublicaines). Avec les muses gratuits, le mythe de la culture pour tous est rgnr sur lĠide que la culture doit tre accessible, partout et au profit du plus grand nombre, y compris les Ç familles dfavorises È et les milieux Ç qui hsitent faire le premier pas È. Le maire de Paris souligne aussi quĠil sĠagit Ç dĠun enjeu dmocratique fondamental È tandis que le prsident du Conseil Gnral de lĠIsre fait expressment rfrence la politique ducative de Jules Ferry, expliquant Ç si je mĠcoutais, je rendrais les muses obligatoires (É) Les muses, ce sont les coles de la culture È.
* * *
Ainsi, les deux fables du muse gratuit et du muse entreprise possdent-elles, en apparence, une certaine convergence discursive sur trois points : la dcision de rupture mane toujours du leader politique local, lĠobjectif vertueux concerne toujours la culture pour le plus grand nombre, et les moyens mobiliss visent toujours une ambition dĠexcellence. Cependant, les rcits expriment aussi des oppositions idologiques marques sur ces trois constats : les lus peroivent les visiteurs sur deux registres fort loigns (clients pour les uns, citoyens pour les autres) ; le muse prend des voies contrastes pour favoriser lĠaccs la connaissance (le divertissement dĠun ct, lĠducation de lĠautre) ; enfin, les professionnels adoptent des dmarches diffrentes pour dfinir lĠexcellence musale (centre sur un produit pour les premiers, sur une collection pour les seconds). On pourrait arrter lĠanalyse ces divergences tant les argumentaires qui caractrisent ces trois clivages semblent rods, strotyps, presque attendus. Le service public est du ct des muses gratuits et lĠapproche managriale sĠen loigne rsolument, lĠgalit rpublicaine sĠoppose la rentabilit court terme, lĠducation du citoyen contraste avec la qute effrne du client, les enjeux de mdiation culturelle des uns sont mille lieux des stratgies marketing des autres, etc. Mais cĠest l tous lĠintrt de lĠtude sur ces deux cas dĠcole : si chaque rcit constitue la dimension idologique cohrente du projet, la manire dĠune fable deux faces sur le service public (versus rpublicain ou libral), lĠtude sociopolitique des six situations rvle des ralits beaucoup plus paradoxales, avec des pratiques souvent trs dcales par rapport aux repres idologiques affichs.
Les deux fables illustrent la faon dont des responsables de muses (lus et professionnels) proposent et justifient une rupture de pratiques dans leur faon de concevoir le service public, que ce soit en optant pour le muse payant au profit du visiteur client ou en choisissant au contraire la gratuit totale au profit du visiteur citoyen. Rappelons que les premiers dclarent les recettes du pass dpasses pour prenniser leur structure tandis que les seconds mettent en avant le ssame de la gratuit pour une culture au profit du plus grand nombre. Il reste tenter de corrler ces discours avec les modalits concrtes de mise en Ïuvre de ces deux orientations opposes. Notre recherche de terrain souligne cet gard des rsultats paradoxaux sur trois registres : lĠempreinte initiale des leaders politiques locaux provient moins dĠun choix idologique que de chaque contexte historique local ; les sphres professionnelles et administratives sont bouscules sur leurs normes et sur leurs valeurs ; enfin lĠattention centrale porte par les collectivits locales aux usagers des muses esquisse une dmocratie diffrentielle dans laquelle le bien commun est avant tout affaire dĠidentit territoriale. Nous dtaillerons ces trois paradoxes avec, chaque fois, le double souci dĠen dcrire les ressorts concrets et dĠen valuer lĠimpact sur les thories de science politique qui balisent la comprhension des formes contemporaines de lĠaction publique.
Comment des leaders politiques locaux se saisissent-ils de lĠobjet Ç muse È pour construire leur discours sur le service public ? LĠopposition parat, de prime abord, assez tranche, avec lĠefficacit managriale pour les uns (le Mmorial de Caen et le Muse national de lĠautomobile de Mulhouse) et lĠuniversalisme rpublicain pour les autres (les muses de Paris, Dijon, Caen et du dpartement de lĠIsre). Pourtant, si lĠon resitue les six prises de dcision dans une perspective socio-historique, il apparat assez clairement que la stratgie politique de rupture nĠest pas prioritairement explicable lĠaune des clivages traditionnels du type droite/gauche, jacobin/girondin ou conservateur/libral. Leur stratgie relve en priorit dĠune conjoncture dĠlments lis la comptition politique propre chaque configuration territoriale.
A Caen, lĠextrme tension qui oppose ds le dpart les deux options de muse (les tenants du muse classique bas sur une collection dĠun ct, ceux qui dfendent lĠide dĠune mise en scne scnographie de lĠautre) se dnoue moins partir de considrations idologiques quĠen raison de la quasi-impossibilit, pour le snateur-maire, de faire autrement sĠil veut mener son projet jusquĠ son terme. Son choix est certes volontariste au dpart, mais il devient un Ç choix contraint È pour la mise en Ïuvre effective du Mmorial sur deux donnes capitales. DĠune part, le projet nĠest accept par ses collgues lus quĠ la condition quĠil sĠinscrive dans une dmarche de Ç tourisme culturel È impliquant une logique financire sans investissement trop lourd pour la ville. DĠautre part, lĠanalyse prospective du Mmorial en termes de frquentation montre que le salut du projet passe par une politique tarifaire leve et une stratgie ambitieuse de marketing international. Cette option est lĠunique faon dĠentrer en concurrence avec dĠautres industries culturelles de la commmoration, ce qui implique une politique de communication que les muses Ç classiques È ne possdent pas au niveau europen.
A Mulhouse, lĠaffrontement initial entre le maire et les reprsentants du ministre de la culture est tout aussi tendu, les seconds jugeant Ç contre-nature È le projet du premier au motif que le muse abandonne toute ambition en matire dĠanimation sociale et culturelle. Mais le vrai juge de paix est, ici aussi, de nature budgtaire : le bornage financier du muse met en vidence les lois implacables du march et lĠobligation dĠorganiser une gestion comptable focalise sur lĠquation recettes/dpenses.
Dans les deux cas (Caen et Mulhouse), il faut souligner la fonction dcisive joue par lĠhistoire locale et sa charge motive auprs des habitants : la fiert dĠune ville martyr dĠun ct, Caen tant toujours travaille par la lancinante question de lĠutilit des bombardements qui lĠont anantie quarante ans plus tt ; la fiert dĠune rgion industrielle de lĠautre, encore sous le choc dĠun dclin conomique sans prcdent dans son histoire et pour lequel la Maison Schlumpf incarne simultanment la grandeur et la dcadence. Ce nĠest sans doute pas un hasard si ces deux muses entreprises sont btis sur des fondations symboliques aussi prgnantes : cĠest cette paisseur identitaire qui permet aux deux leaders politiques dĠassumer, un moment donn, le choix du muse consumriste. La finalit de cette rupture est en phase avec la dfense des valeurs du territoire, le projet incarnant des combats et des repres qui sortent du commun et qui autorisent une redfinition de la notion de service public.
Dans les quatre exemples de muses gratuits (Paris, LĠIsre, Caen et Dijon), tous les observateurs sont surpris par la rapidit avec laquelle la gratuit est dcide, mdiatise et mise en application. Le point commun qui rapproche les quatre initiatives relve dĠabord dĠune quation politique : la dcision est prise chaque fois par un leader rcemment lu qui cherche marquer de son empreinte son arrive la tte de la collectivit. Dans les quatre terrains observs, on constate aussi que la gratuit fait immdiatement consensus sur le plan partisan, quĠelle ne suscite aucune joute contradictoire. Enfin, lĠinitiative est fortement mdiatise, son origine et ds que les premiers bilans chiffrs permettent dĠen vrifier le bien-fond (mme quand les chiffres sont discutables, nous y reviendrons plus loin). Au final, le bnfice politique de lĠopration saute aux yeux, mais pas vraiment l o on lĠattendait : la gratuit exprime en effet une orientation profondment a-idologique : cĠest une mesure qui sĠimpose dĠelle-mme et qui incarne une conception naturelle de lĠintrt gnral. Elle relve donc moins dĠun combat idologique que dĠune mesure salutaire pour incarner les missions de service public favorisant lĠaccs pour tous la culture.
Premier paradoxe donc : malgr les apparences, la dimension politique du choix des lus en faveur du muse entreprise ou du muse gratuit nĠest pas vraiment de nature partisane ou idologique. Elle rvle plus srement dĠune forme de pragmatisme territorial. Pour les premiers, le choix est contraint financirement par un systme politique peu enclin aux grands projets publics, et lĠobstacle nĠest surmont quĠen raison de lĠoption entrepreneuriale retenue et du fort impact identitaire du projet. Pour les seconds, cĠest par opportunit stratgique que de nouveaux lus adoptent la mesure, cette dernire leur permettant dĠafficher une rupture tout en incarnant la permanence des missions ducatives du service public.
Dans chacune des configurations territoriales, on observe que le leader politique se saisit de la question du muse pour affirmer un style politique. Il marque en effet de son empreinte la formulation des missions de service public sur un registre qui va au-del du muse et qui nĠa pas ncessairement t labor avec les professionnels concerns. Chaque option permet de vhiculer une image prcise de lĠengagement politique : sauvegarder et promouvoir la mmoire dĠune ville ou dĠune rgion dĠun ct, donner la possibilit tous les habitants dĠaccder la Ç grande culture È et lĠpanouissement individuel de lĠautre.
En termes de science politique, les deux options rvlent des indications prcieuses sur la place de mdiation que revendiquent les leaders politiques locaux. Leur dmarche la fois personnalise et territoriale combine des repres historiques et des projections sur lĠavenir : dans le premier cas, ils proposent de nouvelles recettes pour entretenir la mmoire du pass ; dans le second cas, ils rgnrent le mythe de la gratuit pour incarner le changement. Ces rsultats permettent de discuter et dĠamender deux thories explicatives en science politique: le path dependence des institutions (North 1990, Pierson 2000) et les policy styles nationaux (Richardson 1982, Vogel 1986). Les travaux sur la dpendance au chemin emprunt (initialement dvelopps par des conomistes qui voulaient comprendre les mauvais choix conomiques de certaines entreprises) tudient la faon dont des institutions se stabilisent et se protgent du changement en concevant des rgles, un langage et des perspectives qui sĠadossent leur histoire et des hritages prcis. Les deux muses entreprises attestent certes de cet impact du pass mais sur un mode proactif : chaque collectivit locale utilise son histoire singulire (la seconde guerre pour Caen, le dclin industriel pour Mulhouse) pour adopter le design institutionnel des deux projets autour dĠenjeux de performance conomique et politique. LĠapproche comparative apporte une deuxime indication qui concerne les six muses : lĠoption de service public retenue (librale ou rpublicaine) permet aux leaders politiques locaux dĠaffirmer un style de politique publique. Les travaux dans ce domaine identifient en gnral des modles nationaux, dtaillant les orientations soit distributive soit rgulatrice et insistant sur le type de gouverne adopt (ractif ou anticipateur, consensuel ou volontariste). Notre tude permet en quelque sorte de connecter le sentier de dpendance et le style des collectivits locales : les deux muses entreprises affichent une rupture pour prserver des traditions (une nouvelle approche du tourisme culturel mais un travail de fond sur la mmoire locale) tandis que les quatre muses gratuits jouent la tradition dans la rupture (la Ç culture pour tous È conforte mais avec une impulsion politique personnalise).
Une deuxime srie de paradoxes concerne lĠimpact sur les pratiques professionnelles que gnrent les injonctions la Ç rentabilit È pour les muses entreprises et la Ç dmocratisation È de la culture pour les muses gratuits. Comment ces deux orientations se transforment-elles en dispositifs concrets dĠaction publique ? LĠtude donne des indications sur la capacit variable des milieux musaux anticiper, accepter et traduire ces nouvelles orientations de service public.
La question de lĠanticipation concerne la faon dont les professionnels sĠinvitent, en amont du choix de la rupture, dans la formulation du nouveau cadre dĠintervention. Dans tous les cas de figure, il apparat que les conservateurs des muses sont exclus des changes pralables et du travail dĠvaluation des incidences pratiques que les nouvelles orientations risquent dĠentraner sur le mode de gestion des collections et sur les conditions dĠaccueil du public. On peut facilement comprendre les raisons de ce shuntage pour les muses entreprises dans la mesure o lĠoption managriale remet en cause les hirarchies sur lĠexcellence culturelle en plaant le public au centre du processus. Le constat est plus surprenant pour les muses gratuits, les conservateurs dcouvrant la dcision une fois prise et manifestant souvent leur scepticisme sur lĠopportunit et lĠutilit de cette mesure.
La question de lĠacceptation concerne la faon dont les professionnels intgrent la rupture en termes organisationnels :
- Dans les muses entreprises, ce passage est jalonn dĠaffrontements et dĠarbitrages, de conflits et de compromis, de mini crises et de rorientations. Le milieu professionnel invente le muse entreprise par tapes et au prix de combats souvent acharns. Le monde de la conservation est aux antipodes de la philosophie des parcs de loisirs et du divertissement. Les quipes scientifiques doivent dornavant composer avec des priorits quĠelles matrisent mal et dont elles redoutent les effets. A Caen, la collaboration est tendue, un historien dmissionne avec clat deux ans aprs lĠouverture du Mmorial, le scnographe reste longtemps considr comme un intrus dans le monde musal, lĠoption tourisme culturel ne suscite jamais lĠadhsion totale des dix historiens et du Conservateur. A Mulhouse, le processus est un peu diffrent car la socit prive renouvelle largement lĠquipe scientifique, justifiant cette dcision par un Ç profil des salaris non adapt È. La fonction marketing occupe une place centrale dans lĠorganigramme de lĠentreprise et les objectifs de management deviennent progressivement les rfrences qui guident et encadrent la gestion du muse (qualit, contrle de gestion, optimisation des moyensÉ).
- Dans les muses gratuits, les milieux professionnels entrent en rsistance avec lĠidologie de la gratuit. Cette attitude se manifeste par une faible mobilisation des quipes et un intrt distant par rapport la possibilit de sĠadresser de nouveaux publics. La stratgie de communication reste en gnral embryonnaire. LĠaccueil est certes Ç rvolutionn È dans certains muses parce quĠil faut tenir compte des publics profanes. Mais le virage est amorc sans conviction. Le monde professionnel nĠest pas travers de conflits frontaux mais une rsistance passive sĠorganise, essentiellement caractrise par un faible engouement pour le principe de la gratuit, ce qui invalide la dynamique et la cohrence de cette option.
Enfin, la question de la traduction concerne la capacit des milieux professionnels transformer leur production culturelle, modifier leurs outils dĠaccueil et de conservation, inflchir leurs normes de mtier et leur rapport la notion de service public. L aussi, le changement est au rendez-vous mais pas ncessairement dans la direction des discours de dpart. Dans les muses entreprises, la logique commerciale entrane des rpercussions directes sur deux savoir-faire : les collections ne sont plus le cÏur de mtier du muse et lĠvaluation de la satisfaction des visiteurs devient un indicateur prioritaire. Les expositions temporaires et les projets de publications ptissent de cette rorientation. La logique managriale entrane les deux muses tudis ne lier leurs ambitions scientifiques dĠexcellence culturelle que lorsque lĠefficacit et lĠquilibre financier sont au rendez-vous. Cependant, ces rflexes constituent en mme temps des leviers dcisifs de dveloppement des structures et dĠinnovation technique, notamment en termes de vulgarisation. Dans les muses gratuits, on nĠobserve en revanche aucune transformation vritable, mais plutt une addition dĠinitiatives disparates pour intgrer a minima les nouveaux publics potentiels (hormis les muses de Caen, dont le cas sera voqu en conclusion). Curieusement mme, le manque dĠengouement pour la gratuit Paris, Dijon et en Isre entrane une absence de politique de mdiation culturelle, alors mme que le mythe de la gratuit repose en principe sur cette dimension didactique.
En termes de sciences politiques, lĠtude de ces
pratiques professionnelles contrastes montre dans les deux cas que le monde
musal est dstabilis sur ses normes de mtier, sur sa capacit les dfinir,
les reproduire et les prserver par rapport aux contraintes extrieures. Les
professionnels sont menacs sur leurs comptences dĠexpertise de deux faons
fort diffrentes. Les injonctions la Ç rentabilit È obligent les
premiers ngocier de nouvelles normes sectorielles avec plusieurs organismes
de tutelle et avec des partenaires privs indits. Ce travail incite les
Conservateurs construire une nouvelle reprsentation du muse, sĠloigner
du rfrentiel des collections pour inventer une situation de compromis
connectant directement lĠattention au public des critres dĠexcellence scientifique
et de politique tarifaire. A lĠinverse, les injonctions la
Ç gratuit È obligent les seconds une stratgie inconfortable de
rsistance et de repli. Rsistance et repli face une orientation qui place le
public profane comme cible prioritaire du muse, qui appelle des missions
ducatives pouvant perturber les expertises savantes, et qui suggre une
politique de mdiation culturelle traditionnellement dficiente ou secondaire.
Ces rsultats questionnent frontalement les thories centres sur les processus
cognitifs de formulation et de mise en Ïuvre des politiques publiques
sectorielles (Muller 2005). Les ruptures dstabilisent dans les deux cas la
dynamique sectorielle et catgorielle de la dcision publique. La
dcentralisation perturbe en quelque sorte lĠisomorphisme du systme musal sur
ses trois fondations coercitive, mimtique et normative (North
1990) : lĠEtat a moins
dĠinstruments contraignants sa disposition ; la diffusion horizontale
des rfrents professionnels devient problmatique ; la
professionnalisation nĠest plus synonyme de production normative. CĠest ainsi
que les professionnels se retrouvent confronts au changement et la dcision
politiques sans parvenir activer le traditionnel noyau dur de croyances qui
stabilise leur univers cognitif et le protge du changement (Hall 1997). La
dcentralisation brouille les rouages classiques de lĠisomorphisme en
contestant la justesse des rfrentiels de mtier et en dsignant de nouvelles
expertises lgitimes pour favoriser des arbitrages politiques.
Une troisime srie de paradoxes apparat concernant la relation que structurent les lus locaux avec leur lectorat lorsquĠils cherchent modifier le fonctionnement des muses et lorsquĠils tentent ainsi de concevoir diffremment lĠaccs des individus la culture. LĠtude montre que lĠapproche client comme lĠapproche citoyen constituent des ruptures, mais que les innovations ne portent pas vraiment sur les terrains attendus. Les effets des mesures apparaissent mme en contradiction avec certains objectifs annoncs : la gratuit nĠattire gure de nouveaux publics, la mdiation culturelle demeure un vÏu pieu, les muses entreprises restent dpendants des financements publicsÉ Pour autant, lĠtude montre que les plaidoyers vertueux (la citoyennet) ou performatifs (le divertissement) entrent en adquation avec la culture et lĠidentit de chaque collectivit locale. Le cas de Caen, qui exprimente successivement les deux modles (au dbut des annes 1990 puis en 2004), constitue cet gard un exemple assez original dĠhybridation et de transformation des modes dĠaction publique.
Alors que le choix de rupture nĠest pas aussi idologique quĠannonc et que lĠimpact des mesures tend bousculer la doxa des milieux professionnels sur les bonnes rgles de gestion musale, une troisime facette paradoxale concerne lĠimpact rel de ces mesures et leur instrumentalisation politique. Dans les six cas tudis, les collectivits locales cherchent organiser une communication politique vantant la justesse de lĠoption musale adopte. Une tude prcise des taux de frquentation et des modes de financement montre pourtant des effets ambivalents, la csure galit/performance se rvlant beaucoup plus subtile et quivoque que prvue.
La gratuit permet certes dĠenregistrer des taux de frquentation en trs forte hausse, mais une analyse fine des rsultats rvle des nuances de taille : dĠnormes disparits se font jour dĠun muse lĠautre, une chute spectaculaire des entres touche tous les muses en 2004, les muses qui nĠadoptent pas la gratuit se plaignent de cette concurrence dloyale, et rien ne permet de dire que les no-visiteurs (ceux qui effectuent leur premire visite dans un muse) prennent rellement got aux muses. Un peu lĠimage dĠune campagne publicitaire clbre parue dans les annes 80 (Ç on a toujours besoin de petits pois chez soi È), lĠeffet immdiat est saisissant (tout le monde adhre au slogan) mais la consommation rechute rapidement (une fois dans le placard, la bote de conserve nĠest pas utilise). Il manque aux bilans officiels mis en avant par les collectivits des enqutes qualitatives permettant dĠvaluer si, comme le suggre un Conservateur, le muse gratuit accueille toujours Ç le mme public de vieilles dames È. Plusieurs indices plaident dans ce sens, montrant que la gratuit ne bouscule quĠen apparence les missions ducatives des muses, notamment en raison dĠun dsintrt maintenu des muses pour lĠaccueil des nophytes et les produits de vulgarisation (ouvrages, cartes, objets souvenirs). Dans les muses entreprises, cĠest la rhtorique sur la performance conomique qui mrite dĠtre relativise lĠanalyse des bilans comptables. Mme si la chute de frquentation a clairement t enraye dans les deux cas grce une politique tarifaire ambitieuse, il apparat que les prvisions de frquentation ne sont pas atteintes et que lĠautonomie budgtaire reste hors de porte. Quel que soit le discours officiel, le soutien financier des collectivits publiques demeure un lment dcisif dĠaccompagnement de ces dynamiques culturelles dites entrepreneuriales.
Dans les deux cas, il faut sĠinterroger sur la nature de lĠalchimie qui se ralise entre les orientations musales effectives, la communication politique qui les accompagne et la faon dont les individus peroivent cette volution du service public. En termes de science politique, ce questionnement nous incite mobiliser des outils dĠanalyse centrs dĠune part sur les enjeux de traduction (Boltanski Thvenot 1991, Callon 1984, Lascoumes Le Bourhis 1998) et dĠautre part sur les rfrentiels et les rcits de politiques publiques (Muller 2005, Radaelli 2000). Les sociologies de la traduction et de la justification visent mieux comprendre, de faon inductive, comment des acteurs hirarchisent les informations partir des interactions concrtes quĠils engagent, et tout particulirement dans des dispositifs matriels. Dans les muses gratuits comme dans les muses entreprises, cĠest lĠunivers social des visiteurs qui permet dĠexpliquer leur degr dĠapprhension, via les expositions, des priorits lĠducation ou au divertissement. Mais deux lments brouillent cette hirarchisation des interdpendances entre les ides et les systmes dĠaction concrets. DĠune part, lĠopration de transcodage est fortement oriente par les professionnels des muses et par les rseaux sociotechniques quĠils mobilisent. LĠtude de la faon dont les milieux de la conservation et du marketing interprtent les directives politiques est ncessaire au cas par cas, tant il apparat quĠaucun nonc scientifique standard ne parvient clairement en dlimiter les frontires. DĠautre part, il apparat que chaque lu local utilise le choix musal pour alimenter un discours plus gnral sur le bien commun que sa collectivit souhaite encadrer et promouvoir. En premire lecture, on observe certes une logique causale et une conclusion moralisatrice (dĠun ct la gratuit pour lĠaccs au plus grand nombre, de lĠautre le muse payant pour un divertissement de qualit). Ces rcits donnent une cohrence au problme de lĠaccs la culture. Cependant, les six cas tudis indiquent toute la dimension motionnelle et la tension dramatique qui complexifient lĠanalyse de cette causalit. Les leaders politiques locaux noncent un consensus qui porte autant sinon plus sur lĠidentit de leur collectivit. Le processus de reconstruction cognitive et normative, que Pierre Muller dcrit dans son analyse des politiques nationales et europennes, trouve ici une application singulire lĠchelon local. En premire lecture, les leaders politiques locaux prennent clairement position par rapport au rfrentiel de march (en optant pour lĠentreprise ou la gratuit). Mais au final, on constate que lĠaction des professionnels (qui mettent en Ïuvre ces choix) et la raction des usagers (les visiteurs clients ou citoyens) transforment les attendus de ce grand rcit. LĠaction publique apparat plus territoriale que territorialise, au sens o les priorits nonces par les leaders politiques locaux trouvent leur cohrence dans des ingrdients qui sont rinterprts dans chaque configuration locale.
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En guise de conclusion, il est utile dĠesquisser quelques pistes dĠanalyse sur la relation territoriale qui apparat, au fil de lĠtude, entre le monde politique, les administrations et les usagers des services publics. CĠest la situation de Caen qui illustre le mieux lĠoriginalit des arrangements politiques en prsence. A lĠinstar de lĠexception franaise, cette exception normande (avec la cohabitation des deux modles) donne en effet trois indications imbriques qui mritent attention. Premirement, cĠest partir dĠun contexte historique prcis que la ville cre un Mmorial avec une forte logique commerciale puis propose, dix ans plus tard, la gratuit pour ses deux autres muses. Il sĠagit dans le premier cas de consacrer la mmoire de la ville martyr malgr dĠimportants obstacles de financement et dans le second de marquer symboliquement lĠarrive dĠune nouvelle quipe municipale au pouvoir. Deuximement, les trois muses, qui possdent le mme label Ç Muse de France È malgr des fonctionnements trs diffrents, voient leur personnel particulirement impliqu dans la recherche dĠune revitalisation des pratiques professionnelles et des normes de mtier propres au monde musal. A la diffrence des trois autres collectivits qui ont opt pour la gratuit (Paris, Dijon et lĠIsre), les professionnels des deux muses gratuits de Caen prfrent la voie des rorientations stratgiques la rsistance passive, sĠengageant dans des exprimentations pour lĠaccueil des Ç non-publics È et pour la rorganisation des supports de mdiation culturelle. On peut faire lĠhypothse que la rfrence au Mmorial de Caen provoque une mulation et favorise une modernisation du service public. Troisimement enfin, il semble que le public nĠprouve pas de difficult particulire adhrer successivement aux deux modles, comme si ces citoyens-clients intgraient naturellement les vises diffrentes contenues dans chacun des projets, y compris dans leur dimension politique.
Ces trois indications, additionnes aux rsultats tirs des
autres cas dĠtude, nous permettent de confirmer les signes avant-coureurs dĠun
diagnostic dj voqu sur la formation dĠune dmocratie singulirement diffrentielle avec la dcentralisation (Faure Douillet 2005). En
effet, lĠenseignement premier de ces cas dĠcole concerne en dfinitive le
relativisme de la relation triangulaire qui sĠinstaure entre les lus, les
professionnels et les usagers. Relativisme sur les dogmes de service public
ports par les responsables politiques, que ce soit le tout commercial
triomphant et la gratuit salvatrice. Relativisme sur lĠisomorphisme des
milieux professionnels pour encadrer la monte du client-centrisme, la
standardisation des pratiques nĠtant plus vraiment lĠordre du jour.
Relativisme enfin sur les rgles de confiance qui relient les lus leurs
lecteurs, chaque configuration territoriale explorant diffremment les enjeux
de citoyennet. Avec le processus de dcentralisation, on entre dans les temps
incertains de la dmocratie diffrentielle parce que chaque collectivit locale
plaide dornavant sa propre conception du bien commun et de ses ressorts reprsentatifs, dlibratifs et
participatifs. Ce questionnement peut aussi tre apprhend autour des
rflexions du sociologue Howard Becker sur les mondes de lĠart (Becker 1982)
lorsquĠil tudie lĠclatement des normes dĠaction des milieux professionnels.
Les chemins de traverse proposs
par les muses entreprises collent aux contraintes nouvelles de la
dcentralisation (ce quĠil nomme les phnomnes endognes structurels
et conjoncturels) mais rien ne permet de
conclure que cette volution ne favorisera pas dans les annes venir un
travail de redfinition capt et
orient par lĠEcole des Chartes. Le dbat reste ouvertÉ
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