Le service public, les leaders politiques locaux et les clients-citoyens

 

Le cas dĠŽcole des musŽes gratuits et des musŽes entreprises

 

 

 

Alain Faure (Chercheur CNRS – Institut dĠEtudes Politiques de Grenoble)

Philippe Mathieu (Chef du dŽveloppement du site dĠAlŽsia, Conseil GŽnŽral de la C™te dĠOr)

 

PubliŽ in Politiques et Management Public, vol. 24 nĦ 4, dŽcembre 2006

 

 

 

 

 

 

Les deux fables sur lĠŽlu local, le musŽe et les visiteurs................................................... 2

MusŽes entreprises : les recettes du passŽ dŽpassŽes..................................................................... 3

MusŽes gratuit : le mythe rŽgŽnŽrŽ de la culture pour tous........................................................... 4

LĠaction publique territoriale et la dŽmocratie diffŽrentielle........................................ 5

A chaque configuration son style politique................................................................................. 5

Des normes de mŽtier profondŽment bousculŽes.......................................................................... 7

Les nouveaux rŽcits sur le bien commun................................................................................... 8

 

Bibliographie....................................................................................................................... 11

 

 

 

RŽsumŽ

Cette analyse comparative porte sur le fonctionnement de plusieurs musŽes gŽrŽs en France par des collectivitŽs locales, avec dĠun c™tŽ deux collectivitŽs qui ont adoptŽ une dŽmarche managŽriale et payante et de lĠautre des musŽes proposant un systme de gratuitŽ pour toutes les collections permanentes. BasŽe sur un matŽriau original de 64 entretiens, ŽclairŽe de diagnostics de frŽquentation et de rapports internes, lĠŽtude donne lĠoccasion dĠouvrir une rŽflexion sur la faon dont des leaders politiques locaux accompagnent des choix qui orientent lĠunivers musŽal sur ces deux conceptions du service public. Une premire partie dŽtaille, sous la forme dĠune fable politique, le discours rŽenchantŽ des acteurs sur leurs pratiques. Une seconde partie discute les ingrŽdients sociopolitiques qui temprent ou contredisent, dans les faits, lĠopposition apparente des styles entre le musŽe entreprise et la gratuitŽ totale. La conclusion sĠinterroge sur lĠavnement dĠune forme de dŽmocratie diffŽrentielle qui serait spŽcifiquement promue par le processus de dŽcentralisation. La relation triangulaire qui sĠinstaure entre les Žlus, les professionnels et les usagers rŽvle en effet un triple relativisme : sur les dogmes de service public portŽs par les responsables politiques, sur lĠisomorphisme des milieux professionnels pour encadrer la montŽe du client-centrisme, et sur les rgles de confiance qui relient les Žlus ˆ leurs Žlecteurs. LĠŽtude montre une dynamique publique o chaque collectivitŽ locale plaide dorŽnavant sa propre conception du bien commun et de ses ressorts reprŽsentatifs, dŽlibŽratifs et participatifs.


Les leaders politiques des grandes collectivitŽs locales contribuent-ils parfois ˆ modifier en profondeur la nature et le contenu des services publics que leur institution encadre ou anime ? Avec Ç lĠacte II È de la dŽcentralisation en France et les responsabilitŽs croissantes transfŽrŽes par lĠEtat aux villes, aux dŽpartements et aux rŽgions, ce questionnement inŽdit mŽrite plus que jamais une attention particulire, et dans des domaines dĠintervention aussi variŽs que le logement, les transports, lĠemploi, la sŽcuritŽ, la protection de lĠenvironnement ou la culture.

Sur ce dernier volet, une analyse comparative vient dĠtre rŽalisŽe concernant le fonctionnement de plusieurs musŽes gŽrŽs par des collectivitŽs locales (Mathieu 2005). La recherche a ŽtŽ volontairement orientŽe sur des musŽes engagŽs dans une stratŽgie de rupture par rapport aux orientations passŽes. Le panel de cette recherche comprend deux collectivitŽs qui ont adoptŽ une dŽmarche managŽriale et payante (la ville de Caen pour son MŽmorial sur la seconde guerre mondiale et la ville de Mulhouse pour son musŽe national de lĠAutomobile). Les autres terrains ŽtudiŽs concernent, ˆ lĠopposŽ, des musŽes proposant un systme de gratuitŽ pour toutes les collections permanentes (ˆ Paris, dans lĠIsre, ˆ Dijon et ˆ Caen). Au final, ces analyses rŽvlent un passionnant cas dĠŽcole sur deux figures Žmergentes et antithŽtiques des politiques musŽales : dĠun c™tŽ le musŽe gratuit, qui place lĠusager citoyen au cÏur du dispositif dĠaction publique, et de lĠautre le musŽe entreprise, qui valorise au contraire explicitement les attentes de lĠusager client. BasŽe sur un matŽriau original de 64 entretiens, ŽclairŽe de diagnostics de frŽquentation et de rapports internes, lĠŽtude donne lĠoccasion dĠouvrir une rŽflexion sur la faon dont des leaders politiques locaux accompagnent des choix qui orientent lĠunivers musŽal sur ces deux conceptions du service public.

La prŽsente communication se fixe pour objectif de prŽsenter dans un premier temps les principaux rŽsultats de cette recherche de terrain. Le style que nous avons adoptŽ sĠapparente ˆ celui de la fable politique, faon pour nous de mettre en Žvidence le discours rŽenchantŽ des acteurs sur leurs pratiques, occasion en mme temps de souligner la forte charge symbolique que vŽhiculent ces deux conceptions du service public. Dans un second temps, nous discuterons les ingrŽdients sociopolitiques qui temprent ou contredisent, en pratique, cette opposition apparente des styles. Lorsque les collectivitŽs locales sĠinvitent frontalement dans les controverses sur le client-centrisme, le miroir de la dŽcentralisation donne ˆ voir des situations assez paradoxales sur trois questions classiques de science politique : la prŽgnance des chemins de dŽpendance qui orientent les dŽcisions des leaders politiques locaux ; le degrŽ dĠisomorphisme qui prŽvaut dans lĠŽnoncŽ des normes de mŽtier encadrŽes par les professionnel ; enfin lĠimpact des rŽcits sur lĠintŽrt gŽnŽral qui relient les Žlus aux professionnels et aux Žlecteurs. Nous nous demanderons en conclusion si ces ŽlŽments ne prŽfigurent pas une forme de dŽmocratie diffŽrentielle qui serait spŽcifiquement promue par le processus de dŽcentralisation.

Les deux fables sur lĠŽlu local, le musŽe et les visiteurs

LĠappellation Ç MusŽe de France È rŽsonne comme un sŽsame rŽpublicain immuable, une formule ancrŽe dans des fondations rŽvolutionnaires et nourrie de lĠesprit des Lumires. Pour autant, ce modle a connu dĠimportantes mutations en deux sicles, dont la dernire, et non la moindre, concerne lĠharmonisation du statut des musŽes (Poirrier 2002, Saez 2004). La loi 2002-5 du 4 janvier 2002 institue en effet un label unique et consacre des missions assez prŽcises concernant la faon dĠaccueillir le public, dĠorganiser la relation entre lĠEtat, les collectivitŽs locales et le privŽ, et enfin de protŽger les collections. En vertu du principe de libre administration promu avec la dŽcentralisation ˆ partir de 1982, il revient cependant aux collectivitŽs locales dĠapprŽcier et dĠappliquer ces orientations pour les musŽes dont elles ont la responsabilitŽ. Comment cette philosophie dĠaction se rŽpercute-t-elle dans les discours et dans les pratiques sur les rgles de gestion des musŽes ? Il est possible dĠesquisser lĠamorce dĠune rŽponse ˆ lĠŽtude des deux orientations choisies : dĠun c™tŽ deux villes qui choisissent un mode de gestion susceptible de gŽnŽrer dĠimportantes recettes sur les entrŽes et les produits dŽrivŽs de leur musŽe, et de lĠautre trois villes et un dŽpartement qui optent pour la gestion directe et la gratuitŽ totale dĠaccs aux expositions permanentes. Ces figures antithŽtiques seront ici prŽsentŽes sous la forme de deux fables, afin de mettre en Žvidence et en parallle la forte charge symbolique que chaque option vŽhicule et promeut.

MusŽes entreprises : les recettes du passŽ dŽpassŽes

En 1944, un jeune homme, tŽmoin direct des bombardements qui dŽtruisirent sa ville. ProfondŽment marquŽ par lĠindicible douleur que cette page dĠhistoire consacre en dŽsignant Caen comme ville martyr, il sĠengage dans les unitŽs dĠurgence de la Croix Rouge franaise. Quelques dŽcennies plus tard, devenu avocat, Žlu conseiller municipal puis maire de la ville et sŽnateur, il conoit un ambitieux projet pour quĠun MŽmorial perpŽtue et Žclaire la mŽmoire de la bataille de Normandie. Il engage alors un long combat pour dĠune part convaincre la direction des musŽes de France de ne pas mettre les collections au cÏur du musŽe et dĠautre part trouver une assise financire et gestionnaire consensuelle. Au terme de nŽgociations nourries, il recrute un directeur (issu du management des restaurants dĠautoroute), une Žquipe dĠhistoriens (en provenance du CNRS) et un Ç scŽnographe iconoclaste È. Leur mission consiste ˆ mettre en scne un discours historique sur cette pŽriode douloureuse de lĠhistoire de la ville. Le MŽmorial de Caen, gŽrŽ en dŽlŽgation de service public par affermage, ouvre ses portes en 1989 avec 70 permanents (il en compte aujourdĠhui 140). Il sĠagit dĠune sociŽtŽ dĠŽconomie mixte dont la ville est actionnaire majoritaire (ˆ 51%), avec une charte qualitŽ (ISO 9001 en 2000). Le MŽmorial accueille chaque annŽe prs de 500 000 visiteurs dont 95% payants (18Û lĠentrŽe en 2005), les recettes constituant 90% du financement des charges de fonctionnement de la structure (contre 60% dans les Ç parcs ˆ thme È et 15% dans les musŽes classiques).

En 1999, la ville de Mulhouse dŽcide de confier son musŽe national de lĠautomobile qui pŽriclite ˆ une sociŽtŽ privŽe. Ce musŽe a ŽtŽ crŽŽ au dŽpart gr‰ce ˆ la collection privŽe de lĠindustriel Fritz Schlumpf, collection mise au grand jour et exploitŽe en musŽe au terme dĠune histoire assez rocambolesque (engins secrtement restaurŽs dans lĠusine, faillite et occupation de lĠusine, Ç musŽe des travailleurs È, crŽation dĠune associationÉ). La nouvelle sociŽtŽ, dŽjˆ gestionnaire de dix musŽes en France, nŽgocie la reprise en dŽfendant ‰prement son projet gestionnaire assistŽe dĠavocats, avec le soutien du maire mais contre lĠavis du ministre de la culture. Son credo part du principe quĠil faut dorŽnavant mler Žtroitement la culture et le divertissement ds lors que lĠon souhaite ˆ la fois faire venir le grand public et assurer la pŽrennitŽ financire dĠun projet de cette envergure. Cette nouvelle orientation, qui ne place la collection que comme un simple matŽriau au service dĠun dessein commercial, entra”ne un profond renouvellement de lĠŽquipe scientifique. La responsable Ç marketing communication commercial È de Ç Culturespaces È voit son poste directement rattachŽ ˆ la direction gŽnŽrale tandis que la fonction du Conservateur est progressivement marginalisŽe pour le travail dĠorientation stratŽgique du musŽe. La frŽquentation enregistre une progression croissante depuis 2000, les recettes constituant 80% du financement des charges de fonctionnement de la structure.

Dans les deux cas, le credo des gestionnaires et des leaders politiques locaux porte sur une organisation du musŽe permettant de Ç mettre la connaissance ˆ la portŽe du public le plus large È, avec une attention prononcŽe pour les recettes de management testŽes dans le privŽ (dŽmarche qualitŽ, culture client, contr™le de gestion, politique commerciale, politique tarifaire, produits dŽrivŽsÉ). La volontŽ affichŽe Ç de ne pas perdre dĠargent È est trs prŽsente, mais cette recherche permanente de Ç clients È sĠaccompagne aussi dĠhymnes ˆ la libertŽ et ˆ lĠesprit dĠentreprise, autour de lĠidŽe que le Ç tourisme culturel È est une forme ˆ part entire de promotion et de dŽmocratisation de la culture.

MusŽes gratuit : le mythe rŽgŽnŽrŽ de la culture pour tous

En novembre 2001, ˆ lĠinitiative de son nouveau maire, Bertrand DelannoŽ, le Conseil de Paris vote une dŽlibŽration dŽcidant la gratuitŽ pour les collections permanentes sur tous les musŽes de la ville. Cette dŽcision possde un prŽcŽdent national puisquĠun ministre de la culture, Philippe Douste-Blazy, a instaurŽ, en septembre 1995, la gratuitŽ du musŽe du Louvre le dimanche (et le Premier ministre Lionel Jospin a gŽnŽralisŽ cette mesure en 2000 ˆ tous les musŽes et monuments nationaux). LĠinnovation parisienne provient du fait que cette gratuitŽ totale va bien au-delˆ des prescriptions lŽgales et des dispositions jusquĠalors appliquŽes par lĠEtat. En janvier 2004, cĠest au tour du dŽpartement de lĠIsre de procŽder ˆ une mesure encore plus gŽnŽreuse : le prŽsident du Conseil GŽnŽral, AndrŽ Vallini, convainc lĠassemblŽe dŽpartementale de rendre gratuit lĠaccs ˆ tous les musŽes dŽpartementaux, y compris pour les collections temporaires. A lĠinitiative de son nouveau maire, Brigitte Le Brethon, la ville de Caen dŽcide en mai 2004 dĠadopter la mme mesure. Enfin, en juillet 2004, cĠest au tour du maire de Dijon, Franois Rebsamen, dĠannoncer cette dŽcision pour  lĠensemble des musŽes de sa ville. A lĠheure des premiers bilans, les statistiques montrent une hausse considŽrable (quoique trs disparate) en matire de frŽquentation. Et la mŽdiatisation de ces premiers rŽsultats bat son train, avec des discours appuyŽs sur les vertus indŽniables de la gratuitŽ.

Cette sŽrie dĠinitiatives et de dŽclarations, que le monde professionnel des musŽes nĠavait ni rŽclamŽe ni anticipŽe, sĠinscrit dans une longue tradition franaise sur la Ç culture pour tous È quĠa su mŽdiatiser et promouvoir AndrŽ Malraux en son temps (Urfalino 2004). Le mythe vient de loin, la gratuitŽ faisant Žcho ˆ des reprŽsentations fortes sur les croyances (aller au musŽe comme on entre dans une Žglise) et sur lĠaccs ˆ la connaissance (le musŽe, comme lĠŽcole, espace dĠenseignement et de dŽfense des valeurs rŽpublicaines). Avec les musŽes gratuits, le mythe de la culture pour tous est rŽgŽnŽrŽ sur lĠidŽe que la culture doit tre accessible, partout et au profit du plus grand nombre, y compris les Ç familles dŽfavorisŽes È et les milieux Ç qui hŽsitent ˆ faire le premier pas È. Le maire de Paris souligne aussi quĠil sĠagit Ç dĠun enjeu dŽmocratique fondamental È tandis que le prŽsident du Conseil GŽnŽral de lĠIsre fait expressŽment rŽfŽrence ˆ la politique Žducative de Jules Ferry, expliquant Ç si je mĠŽcoutais, je rendrais les musŽes obligatoires (É) Les musŽes, ce sont les Žcoles de la culture È.

 

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Ainsi, les deux fables du musŽe gratuit et du musŽe entreprise possdent-elles, en apparence, une certaine convergence discursive sur trois points : la dŽcision de rupture Žmane toujours du leader politique local, lĠobjectif vertueux concerne toujours la culture pour le plus grand nombre, et les moyens mobilisŽs visent toujours une ambition dĠexcellence. Cependant, les rŽcits expriment aussi des oppositions idŽologiques marquŽes sur ces trois constats : les Žlus peroivent les visiteurs sur deux registres fort ŽloignŽs (clients pour les uns, citoyens pour les autres) ; le musŽe prend des voies contrastŽes pour favoriser lĠaccs ˆ la connaissance (le divertissement dĠun c™tŽ, lĠŽducation de lĠautre) ; enfin, les professionnels adoptent des dŽmarches diffŽrentes pour dŽfinir lĠexcellence musŽale (centrŽe sur un produit pour les premiers, sur une collection pour les seconds). On pourrait arrter lĠanalyse ˆ ces divergences tant les argumentaires qui caractŽrisent ces trois clivages semblent rodŽs, stŽrŽotypŽs, presque attendus. Le service public est du c™tŽ des musŽes gratuits et lĠapproche managŽriale sĠen Žloigne rŽsolument, lĠŽgalitŽ rŽpublicaine sĠoppose ˆ la rentabilitŽ ˆ court terme, lĠŽducation du citoyen contraste avec la qute effrŽnŽe du client, les enjeux de mŽdiation culturelle des uns sont ˆ mille lieux des stratŽgies marketing des autres, etc.  Mais cĠest lˆ tous lĠintŽrt de lĠŽtude sur ces deux cas dĠŽcole : si chaque rŽcit constitue la dimension idŽologique cohŽrente du projet, ˆ la manire dĠune fable ˆ deux faces sur le service public (versus rŽpublicain ou libŽral), lĠŽtude sociopolitique des six situations rŽvle des rŽalitŽs beaucoup plus paradoxales, avec des pratiques souvent trs dŽcalŽes par rapport aux repres idŽologiques affichŽs.

LĠaction publique territoriale et la dŽmocratie diffŽrentielle

Les deux fables illustrent la faon dont des responsables de musŽes (Žlus et professionnels) proposent et justifient une rupture de pratiques dans leur faon de concevoir le service public, que ce soit en optant pour le musŽe payant au profit du visiteur client ou en choisissant au contraire la gratuitŽ totale au profit du visiteur citoyen. Rappelons que les premiers dŽclarent les recettes du passŽ dŽpassŽes pour pŽrenniser leur structure tandis que les seconds mettent en avant le sŽsame de la gratuitŽ pour une culture au profit du plus grand nombre. Il reste ˆ tenter de corrŽler ces discours avec les modalitŽs concrtes de mise en Ïuvre de ces deux orientations opposŽes. Notre recherche de terrain souligne ˆ cet Žgard des rŽsultats paradoxaux sur trois registres : lĠempreinte initiale des leaders politiques locaux provient moins dĠun choix idŽologique que de chaque contexte historique local ; les sphres professionnelles et administratives sont bousculŽes sur leurs normes et sur leurs valeurs ; enfin lĠattention centrale portŽe par les collectivitŽs locales aux usagers des musŽes esquisse une dŽmocratie diffŽrentielle dans laquelle le bien commun est avant tout affaire dĠidentitŽ territoriale. Nous dŽtaillerons ces trois paradoxes avec, ˆ chaque fois, le double souci dĠen dŽcrire les ressorts concrets et dĠen Žvaluer lĠimpact sur les thŽories de science politique qui balisent la comprŽhension des formes contemporaines de lĠaction publique.

A chaque configuration son style politique

Comment des leaders politiques locaux se saisissent-ils de lĠobjet Ç musŽe È pour construire leur discours sur le service public ? LĠopposition para”t, de prime abord, assez tranchŽe, avec lĠefficacitŽ managŽriale pour les uns (le MŽmorial de Caen et le MusŽe national de lĠautomobile de Mulhouse) et lĠuniversalisme rŽpublicain pour les autres (les musŽes de Paris, Dijon, Caen et du dŽpartement de lĠIsre). Pourtant, si lĠon resitue les six prises de dŽcision dans une perspective socio-historique, il appara”t assez clairement que la stratŽgie politique de rupture nĠest pas prioritairement explicable ˆ lĠaune des clivages traditionnels du type droite/gauche, jacobin/girondin ou conservateur/libŽral. Leur stratŽgie relve en prioritŽ dĠune conjoncture dĠŽlŽments liŽs ˆ la compŽtition politique propre ˆ chaque configuration territoriale.

A Caen, lĠextrme tension qui oppose ds le dŽpart les deux options de musŽe (les tenants du musŽe classique basŽ sur une collection dĠun c™tŽ, ceux qui dŽfendent lĠidŽe dĠune mise en scne scŽnographiŽe de lĠautre) se dŽnoue moins ˆ partir de considŽrations idŽologiques quĠen raison de la quasi-impossibilitŽ, pour le sŽnateur-maire, de faire autrement sĠil veut mener son projet jusquĠˆ son terme. Son choix est certes volontariste au dŽpart, mais il devient un Ç choix contraint È pour la mise en Ïuvre effective du MŽmorial sur deux donnŽes capitales. DĠune part, le projet nĠest acceptŽ par ses collgues Žlus quĠˆ la condition quĠil sĠinscrive dans une dŽmarche de Ç tourisme culturel È impliquant une logique financire sans investissement trop lourd pour la ville. DĠautre part, lĠanalyse prospective du MŽmorial en termes de frŽquentation montre que le salut du projet passe par une politique tarifaire ŽlevŽe et une stratŽgie ambitieuse de marketing international. Cette option est lĠunique faon dĠentrer en concurrence avec dĠautres industries culturelles de la commŽmoration, ce qui implique une politique de communication que les musŽes Ç classiques È ne possdent pas au niveau europŽen.

A Mulhouse, lĠaffrontement initial entre le maire et les reprŽsentants du ministre de la culture est tout aussi tendu, les seconds jugeant Ç contre-nature È le projet du premier au motif que le musŽe abandonne toute ambition en matire dĠanimation sociale et culturelle. Mais le vrai juge de paix est, ici aussi, de nature budgŽtaire : le bornage financier du musŽe met en Žvidence les lois implacables du marchŽ et lĠobligation dĠorganiser une gestion comptable focalisŽe sur lĠŽquation recettes/dŽpenses.

Dans les deux cas (Caen et Mulhouse), il faut souligner la fonction dŽcisive jouŽe par lĠhistoire locale et sa charge Žmotive auprs des habitants : la fiertŽ dĠune ville martyr dĠun c™tŽ, Caen Žtant toujours travaillŽe par la lancinante question de lĠutilitŽ des bombardements qui lĠont anŽantie quarante ans plus t™t ; la fiertŽ dĠune rŽgion industrielle de lĠautre, encore sous le choc dĠun dŽclin Žconomique sans prŽcŽdent dans son histoire et pour lequel la Maison Schlumpf incarne simultanŽment la grandeur et la dŽcadence. Ce nĠest sans doute pas un hasard si ces deux musŽes entreprises sont b‰tis sur des fondations symboliques aussi prŽgnantes : cĠest cette Žpaisseur identitaire qui permet aux deux leaders politiques dĠassumer, ˆ un moment donnŽ, le choix du musŽe consumŽriste. La finalitŽ de cette rupture est en phase avec la dŽfense des valeurs du territoire, le projet incarnant des combats et des repres qui sortent du commun et qui autorisent une redŽfinition de la notion de service public.

Dans les quatre exemples de musŽes gratuits (Paris, LĠIsre, Caen et Dijon), tous les observateurs sont surpris par la rapiditŽ avec laquelle la gratuitŽ est dŽcidŽe, mŽdiatisŽe et mise en application. Le point commun qui rapproche les quatre initiatives relve dĠabord dĠune Žquation politique : la dŽcision est prise ˆ chaque fois par un leader rŽcemment Žlu qui cherche ˆ marquer de son empreinte son arrivŽe ˆ la tte de la collectivitŽ. Dans les quatre terrains observŽs, on constate aussi que la gratuitŽ fait immŽdiatement consensus sur le plan partisan, quĠelle ne suscite aucune joute contradictoire. Enfin, lĠinitiative est fortement mŽdiatisŽe, ˆ son origine et ds que les premiers bilans chiffrŽs permettent dĠen vŽrifier le bien-fondŽ (mme quand les chiffres sont discutables, nous y reviendrons plus loin). Au final, le bŽnŽfice politique de lĠopŽration saute aux yeux, mais pas vraiment lˆ o on lĠattendait : la gratuitŽ exprime en effet une orientation profondŽment a-idŽologique : cĠest une mesure qui sĠimpose dĠelle-mme et qui incarne une conception naturelle de lĠintŽrt gŽnŽral. Elle relve donc moins dĠun combat idŽologique que dĠune mesure salutaire pour incarner les missions de service public favorisant lĠaccs pour tous ˆ la culture.

 Premier paradoxe donc : malgrŽ les apparences, la dimension politique du choix des Žlus en faveur du musŽe entreprise ou du musŽe gratuit nĠest pas vraiment de nature partisane ou idŽologique. Elle rŽvle plus sžrement dĠune forme de pragmatisme territorial. Pour les premiers, le choix est contraint financirement par un systme politique peu enclin aux grands projets publics, et lĠobstacle nĠest surmontŽ quĠen raison de lĠoption entrepreneuriale retenue et du fort impact identitaire du projet. Pour les seconds, cĠest par opportunitŽ stratŽgique que de nouveaux Žlus adoptent la mesure, cette dernire leur permettant dĠafficher une rupture tout en incarnant la permanence des missions Žducatives du service public.

Dans chacune des configurations territoriales, on observe que le leader politique se saisit de la question du musŽe pour affirmer un style politique. Il marque en effet de son empreinte la formulation des missions de service public sur un registre qui va au-delˆ du musŽe et qui nĠa pas nŽcessairement ŽtŽ ŽlaborŽ avec les professionnels concernŽs. Chaque option permet de vŽhiculer une image prŽcise de lĠengagement politique : sauvegarder et promouvoir la mŽmoire dĠune ville ou dĠune rŽgion dĠun c™tŽ, donner la possibilitŽ ˆ tous les habitants dĠaccŽder ˆ la Ç grande culture È et ˆ lĠŽpanouissement individuel de lĠautre.

En termes de science politique, les deux options rŽvlent des indications prŽcieuses sur la place de mŽdiation que revendiquent les leaders politiques locaux. Leur dŽmarche ˆ la fois personnalisŽe et territoriale combine des repres historiques et des projections sur lĠavenir : dans le premier cas, ils proposent de nouvelles recettes pour entretenir la mŽmoire du passŽ ; dans le second cas, ils rŽgŽnrent le mythe de la gratuitŽ pour incarner le changement. Ces rŽsultats permettent de discuter et dĠamender deux thŽories explicatives en science politique: le path dependence des institutions (North 1990, Pierson 2000) et les policy styles nationaux (Richardson 1982, Vogel 1986). Les travaux sur la dŽpendance au chemin empruntŽ (initialement dŽveloppŽs par des Žconomistes qui voulaient comprendre les mauvais choix Žconomiques de certaines entreprises) Žtudient la faon dont des institutions se stabilisent et se protŽgent du changement en concevant des rgles, un langage et des perspectives qui sĠadossent ˆ leur histoire et ˆ des hŽritages prŽcis. Les deux musŽes entreprises attestent certes de cet impact du passŽ mais sur un mode proactif : chaque collectivitŽ locale utilise son histoire singulire (la seconde guerre pour Caen, le dŽclin industriel pour Mulhouse) pour adopter le design institutionnel des deux projets autour dĠenjeux de performance Žconomique et politique. LĠapproche comparative apporte une deuxime indication qui concerne les six musŽes : lĠoption de service public retenue (libŽrale ou rŽpublicaine) permet aux leaders politiques locaux dĠaffirmer un style de politique publique. Les travaux dans ce domaine identifient en gŽnŽral des modles nationaux, dŽtaillant les orientations soit distributive soit rŽgulatrice et insistant sur le type de gouverne adoptŽ (rŽactif ou anticipateur, consensuel ou volontariste). Notre Žtude permet en quelque sorte de connecter le sentier de dŽpendance et le style des collectivitŽs locales : les deux musŽes entreprises affichent une rupture pour prŽserver des traditions (une nouvelle approche du tourisme culturel mais un travail de fond sur la mŽmoire locale) tandis que les quatre musŽes gratuits jouent la tradition dans la rupture (la Ç culture pour tous È confortŽe mais avec une impulsion politique personnalisŽe).

Des normes de mŽtier dŽstabilisŽes

Une deuxime sŽrie de paradoxes concerne lĠimpact sur les pratiques professionnelles que gŽnrent les injonctions ˆ la Ç rentabilitŽ È pour les musŽes entreprises et ˆ la Ç dŽmocratisation È de la culture pour les musŽes gratuits. Comment ces deux orientations se transforment-elles en dispositifs concrets dĠaction publique ? LĠŽtude donne des indications sur  la capacitŽ variable des milieux musŽaux ˆ anticiper, ˆ accepter et ˆ traduire ces nouvelles orientations de service public.

La question de lĠanticipation concerne la faon dont les professionnels sĠinvitent, en amont du choix de la rupture, dans la formulation du nouveau cadre dĠintervention. Dans tous les cas de figure, il appara”t que les conservateurs des musŽes sont exclus des Žchanges prŽalables et du travail dĠŽvaluation des incidences pratiques que les nouvelles orientations risquent dĠentra”ner sur le mode de gestion des collections et sur les conditions dĠaccueil du public. On peut facilement comprendre les raisons de ce shuntage pour les musŽes entreprises dans la mesure o lĠoption managŽriale remet en cause les hiŽrarchies sur lĠexcellence culturelle en plaant le public au centre du processus. Le constat est plus surprenant pour les musŽes gratuits, les conservateurs dŽcouvrant la dŽcision une fois prise et manifestant souvent leur scepticisme sur lĠopportunitŽ et lĠutilitŽ de cette mesure.

La question de lĠacceptation concerne la faon dont les professionnels intgrent la rupture en termes organisationnels :

-       Dans les musŽes entreprises, ce passage est jalonnŽ dĠaffrontements et dĠarbitrages, de conflits et de compromis, de mini crises et de rŽorientations. Le milieu professionnel invente le musŽe entreprise par Žtapes et au prix de combats souvent acharnŽs. Le monde de la conservation est aux antipodes de la philosophie des parcs de loisirs et du divertissement. Les Žquipes scientifiques doivent dorŽnavant composer avec des prioritŽs quĠelles ma”trisent mal et dont elles redoutent les effets. A Caen, la collaboration est tendue, un historien dŽmissionne avec Žclat deux ans aprs lĠouverture du MŽmorial, le scŽnographe reste longtemps considŽrŽ comme un intrus dans le monde musŽal, lĠoption tourisme culturel ne suscite jamais lĠadhŽsion totale des dix historiens et du Conservateur. A Mulhouse, le processus est un peu diffŽrent car la sociŽtŽ privŽe renouvelle largement lĠŽquipe scientifique, justifiant cette dŽcision par un Ç profil des salariŽs non adaptŽ È. La fonction marketing occupe une place centrale dans lĠorganigramme de lĠentreprise et les objectifs de management deviennent progressivement les rŽfŽrences qui guident et encadrent la gestion du musŽe (qualitŽ, contr™le de gestion, optimisation des moyensÉ).

-       Dans les musŽes gratuits, les milieux professionnels entrent en rŽsistance avec lĠidŽologie de la gratuitŽ. Cette attitude se manifeste par une faible mobilisation des Žquipes et un intŽrt distant par rapport ˆ la possibilitŽ de sĠadresser ˆ de nouveaux publics. La stratŽgie de communication reste en gŽnŽral embryonnaire. LĠaccueil est certes Ç rŽvolutionnŽ È dans certains musŽes parce quĠil faut tenir compte des publics profanes. Mais le virage est amorcŽ sans conviction. Le monde professionnel nĠest pas traversŽ de conflits frontaux mais une rŽsistance passive sĠorganise, essentiellement caractŽrisŽe par un faible engouement pour le principe de la gratuitŽ, ce qui invalide la dynamique et la cohŽrence de cette option.

Enfin, la question de la traduction concerne la capacitŽ des milieux professionnels ˆ transformer leur production culturelle, ˆ modifier leurs outils dĠaccueil et de conservation, ˆ inflŽchir leurs normes de mŽtier et leur rapport ˆ la notion de service public. Lˆ aussi, le changement est au rendez-vous mais pas nŽcessairement dans la direction des discours de dŽpart. Dans les musŽes entreprises, la logique commerciale entra”ne des rŽpercussions directes sur deux savoir-faire : les collections ne sont plus le cÏur de mŽtier du musŽe et lĠŽvaluation de la satisfaction des visiteurs devient un indicateur prioritaire. Les expositions temporaires et les projets de publications p‰tissent de cette rŽorientation. La logique managŽriale entra”ne les deux musŽes ŽtudiŽs ˆ ne lier leurs ambitions scientifiques dĠexcellence culturelle que lorsque lĠefficacitŽ et lĠŽquilibre financier sont au rendez-vous. Cependant, ces rŽflexes constituent en mme temps des leviers dŽcisifs de dŽveloppement des structures et dĠinnovation technique, notamment en termes de vulgarisation. Dans les musŽes gratuits, on nĠobserve en revanche aucune transformation vŽritable, mais plut™t une addition dĠinitiatives disparates pour intŽgrer a minima les nouveaux publics potentiels (hormis les musŽes de Caen, dont le cas sera ŽvoquŽ en conclusion). Curieusement mme, le manque dĠengouement pour la gratuitŽ ˆ Paris, Dijon et en Isre entra”ne une absence de politique de mŽdiation culturelle, alors mme que le mythe de la gratuitŽ repose en principe sur cette dimension didactique.

En termes de sciences politiques, lĠŽtude de ces pratiques professionnelles contrastŽes montre dans les deux cas que le monde musŽal est dŽstabilisŽ sur ses normes de mŽtier, sur sa capacitŽ ˆ les dŽfinir, les reproduire et les prŽserver par rapport aux contraintes extŽrieures. Les professionnels sont menacŽs sur leurs compŽtences dĠexpertise de deux faons fort diffŽrentes. Les injonctions ˆ la Ç rentabilitŽ È obligent les premiers ˆ nŽgocier de nouvelles normes sectorielles avec plusieurs organismes de tutelle et avec des partenaires privŽs inŽdits. Ce travail incite les Conservateurs ˆ construire une nouvelle reprŽsentation du musŽe, ˆ sĠŽloigner du rŽfŽrentiel des collections pour inventer une situation de compromis connectant directement lĠattention au public ˆ des critres dĠexcellence scientifique et de politique tarifaire. A lĠinverse, les injonctions ˆ la Ç gratuitŽ È obligent les seconds ˆ une stratŽgie inconfortable de rŽsistance et de repli. RŽsistance et repli face ˆ une orientation qui place le public profane comme cible prioritaire du musŽe, qui appelle des missions Žducatives pouvant perturber les expertises savantes, et qui suggre une politique de mŽdiation culturelle traditionnellement dŽficiente ou secondaire. Ces rŽsultats questionnent frontalement les thŽories centrŽes sur les processus cognitifs de formulation et de mise en Ïuvre des politiques publiques sectorielles (Muller 2005). Les ruptures dŽstabilisent dans les deux cas la dynamique sectorielle et catŽgorielle de la dŽcision publique. La dŽcentralisation perturbe en quelque sorte lĠisomorphisme du systme musŽal sur ses trois fondations coercitive, mimŽtique et normative (North 1990) : lĠEtat  a moins dĠinstruments contraignants ˆ sa disposition ; la diffusion horizontale des rŽfŽrents professionnels devient problŽmatique ; la professionnalisation nĠest plus synonyme de production normative. CĠest ainsi que les professionnels se retrouvent confrontŽs au changement et ˆ la dŽcision politiques sans parvenir ˆ activer le traditionnel noyau dur de croyances qui stabilise leur univers cognitif et le protge du changement (Hall 1997). La dŽcentralisation brouille les rouages classiques de lĠisomorphisme en contestant la justesse des rŽfŽrentiels de mŽtier et en dŽsignant de nouvelles expertises lŽgitimes pour favoriser des arbitrages politiques.

Les nouveaux rŽcits sur le bien commun

Une troisime sŽrie de paradoxes appara”t concernant la relation que structurent les Žlus locaux avec leur Žlectorat lorsquĠils cherchent ˆ modifier le fonctionnement des musŽes et lorsquĠils tentent ainsi de concevoir diffŽremment lĠaccs des individus ˆ la culture. LĠŽtude montre que lĠapproche client comme lĠapproche citoyen constituent des ruptures, mais que les innovations ne portent pas vraiment sur les terrains attendus. Les effets des mesures apparaissent mme en contradiction avec certains objectifs annoncŽs : la gratuitŽ nĠattire gure de nouveaux publics, la mŽdiation culturelle demeure un vÏu pieu, les musŽes entreprises restent dŽpendants des financements publicsÉ Pour autant, lĠŽtude montre que les plaidoyers vertueux (la citoyennetŽ) ou performatifs (le divertissement) entrent en adŽquation avec la culture et lĠidentitŽ de chaque collectivitŽ locale. Le cas de Caen, qui expŽrimente successivement les deux modles (au dŽbut des annŽes 1990 puis en 2004), constitue ˆ cet Žgard un exemple assez original dĠhybridation et de transformation des modes dĠaction publique.

Alors que le choix de rupture nĠest pas aussi idŽologique quĠannoncŽ et que lĠimpact des mesures tend ˆ bousculer la doxa des milieux professionnels sur les bonnes rgles de gestion musŽale, une troisime facette paradoxale concerne lĠimpact rŽel de ces mesures et leur instrumentalisation politique. Dans les six cas ŽtudiŽs, les collectivitŽs locales cherchent ˆ organiser une communication politique vantant la justesse de lĠoption musŽale adoptŽe. Une Žtude prŽcise des taux de frŽquentation et des modes de financement montre pourtant des effets ambivalents, la cŽsure ŽgalitŽ/performance se rŽvŽlant beaucoup plus subtile et Žquivoque que prŽvue.

La gratuitŽ permet certes dĠenregistrer des taux de frŽquentation en trs forte hausse, mais une analyse fine des rŽsultats rŽvle des nuances de taille : dĠŽnormes disparitŽs se font jour dĠun musŽe ˆ lĠautre, une chute spectaculaire des entrŽes touche tous les musŽes en 2004, les musŽes qui nĠadoptent pas la gratuitŽ se plaignent de cette concurrence dŽloyale, et rien ne permet de dire que les nŽo-visiteurs (ceux qui effectuent leur premire visite dans un musŽe) prennent rŽellement gožt aux musŽes. Un peu ˆ lĠimage dĠune campagne publicitaire cŽlbre parue dans les annŽes 80 (Ç on a toujours besoin de petits pois chez soi È), lĠeffet immŽdiat est saisissant (tout le monde adhre au slogan) mais la consommation rechute rapidement (une fois dans le placard, la bo”te de conserve nĠest pas utilisŽe). Il manque aux bilans officiels mis en avant par les collectivitŽs des enqutes qualitatives permettant dĠŽvaluer si, comme le suggre un Conservateur, le musŽe gratuit accueille toujours Ç le mme public de vieilles dames È. Plusieurs indices plaident dans ce sens, montrant que la gratuitŽ ne bouscule quĠen apparence les missions Žducatives des musŽes, notamment en raison dĠun dŽsintŽrt maintenu des musŽes pour lĠaccueil des nŽophytes et les produits de vulgarisation (ouvrages, cartes, objets souvenirs). Dans les musŽes entreprises, cĠest la rhŽtorique sur la performance Žconomique qui mŽrite dĠtre relativisŽe ˆ lĠanalyse des bilans comptables.  Mme si la chute de frŽquentation a clairement ŽtŽ enrayŽe dans les deux cas gr‰ce ˆ une politique tarifaire ambitieuse, il appara”t que les prŽvisions de frŽquentation ne sont pas atteintes et que lĠautonomie budgŽtaire reste hors de portŽe. Quel que soit le discours officiel, le soutien financier des collectivitŽs publiques demeure un ŽlŽment dŽcisif dĠaccompagnement de ces dynamiques culturelles dites entrepreneuriales.

Dans les deux cas, il faut sĠinterroger sur la nature de lĠalchimie qui se rŽalise entre les orientations musŽales effectives, la communication politique qui les accompagne et la faon dont les individus peroivent cette Žvolution du service public. En termes de science politique, ce questionnement nous incite ˆ mobiliser des outils dĠanalyse centrŽs dĠune part sur les enjeux de traduction (Boltanski ThŽvenot 1991, Callon 1984, Lascoumes Le Bourhis 1998) et dĠautre part sur les rŽfŽrentiels et les rŽcits de politiques publiques (Muller 2005, Radaelli 2000). Les sociologies de la traduction et de la justification visent ˆ mieux comprendre, de faon inductive, comment des acteurs hiŽrarchisent les informations ˆ partir des interactions concrtes quĠils engagent, et tout particulirement dans des dispositifs matŽriels. Dans les musŽes gratuits comme dans les musŽes entreprises, cĠest lĠunivers social des visiteurs qui permet dĠexpliquer leur degrŽ dĠapprŽhension, via les expositions, des prioritŽs ˆ lĠŽducation ou au divertissement. Mais deux ŽlŽments brouillent cette hiŽrarchisation des interdŽpendances entre les idŽes et les systmes dĠaction concrets. DĠune part, lĠopŽration de transcodage est fortement orientŽe par les professionnels des musŽes et par les rŽseaux sociotechniques quĠils mobilisent. LĠŽtude de la faon dont les milieux de la conservation et du marketing interprtent les directives politiques est nŽcessaire au cas par cas, tant il appara”t quĠaucun ŽnoncŽ scientifique standard ne parvient clairement ˆ en dŽlimiter les frontires. DĠautre part, il appara”t que chaque Žlu local utilise le choix musŽal pour alimenter un discours plus gŽnŽral sur le bien commun que sa collectivitŽ souhaite encadrer et promouvoir. En premire lecture, on observe certes une logique causale et une conclusion moralisatrice (dĠun c™tŽ la gratuitŽ pour lĠaccs au plus grand nombre, de lĠautre le musŽe payant pour un divertissement de qualitŽ). Ces rŽcits donnent une cohŽrence au problme de lĠaccs ˆ la culture. Cependant, les six cas ŽtudiŽs indiquent toute la dimension Žmotionnelle et la tension dramatique qui complexifient lĠanalyse de cette causalitŽ. Les leaders politiques locaux Žnoncent un consensus qui porte autant sinon plus sur lĠidentitŽ de leur collectivitŽ. Le processus de reconstruction cognitive et normative, que Pierre Muller dŽcrit dans son analyse des politiques nationales et europŽennes, trouve ici une application singulire ˆ lĠŽchelon local. En premire lecture, les leaders politiques locaux prennent clairement position par rapport au rŽfŽrentiel de marchŽ (en optant pour lĠentreprise ou la gratuitŽ). Mais au final, on constate que lĠaction des professionnels (qui mettent en Ïuvre ces choix) et la rŽaction des usagers (les visiteurs clients ou citoyens) transforment les attendus de ce grand rŽcit. LĠaction publique appara”t plus territoriale que territorialisŽe, au sens o les prioritŽs ŽnoncŽes par les leaders politiques locaux trouvent leur cohŽrence dans des ingrŽdients qui sont rŽinterprŽtŽs dans chaque configuration locale.

 

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En guise de conclusion, il est utile dĠesquisser quelques pistes dĠanalyse sur la relation territoriale qui appara”t, au fil de lĠŽtude, entre le monde politique, les administrations et les usagers des services publics. CĠest la situation de Caen qui illustre le mieux lĠoriginalitŽ des arrangements politiques en prŽsence. A lĠinstar de lĠexception franaise, cette exception normande (avec la cohabitation des deux modles) donne en effet trois indications imbriquŽes qui mŽritent attention. Premirement, cĠest ˆ partir dĠun contexte historique prŽcis que la ville crŽe un MŽmorial avec une forte logique commerciale puis propose, dix ans plus tard, la gratuitŽ pour ses deux autres musŽes. Il sĠagit dans le premier cas de consacrer la mŽmoire de la ville martyr malgrŽ dĠimportants obstacles de financement et dans le second de marquer symboliquement lĠarrivŽe dĠune nouvelle Žquipe municipale au pouvoir. Deuximement, les trois musŽes, qui possdent le mme label Ç MusŽe de France È malgrŽ des fonctionnements trs diffŽrents, voient leur personnel particulirement impliquŽ dans la recherche dĠune revitalisation des pratiques professionnelles et des normes de mŽtier propres au monde musŽal. A la diffŽrence des trois autres collectivitŽs qui ont optŽ pour la gratuitŽ (Paris, Dijon et lĠIsre), les professionnels des deux musŽes gratuits de Caen prŽfrent la voie des rŽorientations stratŽgiques ˆ la rŽsistance passive, sĠengageant dans des expŽrimentations pour lĠaccueil des Ç non-publics È et pour la rŽorganisation des supports de mŽdiation culturelle. On peut faire lĠhypothse que la rŽfŽrence au MŽmorial  de Caen provoque une Žmulation et favorise une modernisation du service public. Troisimement enfin, il semble que le public nĠŽprouve pas de difficultŽ particulire ˆ adhŽrer successivement aux deux modles, comme si ces citoyens-clients intŽgraient naturellement les visŽes diffŽrentes contenues dans chacun des projets, y compris dans leur dimension politique.

Ces trois indications, additionnŽes aux rŽsultats tirŽs des autres cas dĠŽtude, nous permettent de confirmer les signes avant-coureurs dĠun diagnostic dŽjˆ ŽvoquŽ sur la formation dĠune dŽmocratie singulirement diffŽrentielle avec la dŽcentralisation (Faure Douillet 2005). En effet, lĠenseignement premier de ces cas dĠŽcole concerne en dŽfinitive le relativisme de la relation triangulaire qui sĠinstaure entre les Žlus, les professionnels et les usagers. Relativisme sur les dogmes de service public portŽs par les responsables politiques, que ce soit le tout commercial triomphant et la gratuitŽ salvatrice. Relativisme sur lĠisomorphisme des milieux professionnels pour encadrer la montŽe du client-centrisme, la standardisation des pratiques nĠŽtant plus vraiment ˆ lĠordre du jour. Relativisme enfin sur les rgles de confiance qui relient les Žlus ˆ leurs Žlecteurs, chaque configuration territoriale explorant diffŽremment les enjeux de citoyennetŽ. Avec le processus de dŽcentralisation, on entre dans les temps incertains de la dŽmocratie diffŽrentielle parce que chaque collectivitŽ locale plaide dorŽnavant sa propre conception du bien commun et de ses ressorts reprŽsentatifs, dŽlibŽratifs et participatifs. Ce questionnement peut aussi tre apprŽhendŽ autour des rŽflexions du sociologue Howard Becker sur les mondes de lĠart (Becker 1982) lorsquĠil Žtudie lĠŽclatement des normes dĠaction des milieux professionnels. Les chemins de traverse proposŽs par les musŽes entreprises collent aux contraintes nouvelles de la dŽcentralisation (ce quĠil nomme les phŽnomnes endognes structurels et conjoncturels) mais rien ne permet de conclure que cette Žvolution ne favorisera pas dans les annŽes ˆ venir un travail de redŽfinition captŽ et orientŽ par lĠEcole des Chartes. Le dŽbat reste ouvertÉ

Bibliographie

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