Colloque Ç Enjeux et transformations de la dmocratie au Canada È
16 juin 2008 – Centre dĠEtudes Canadiennes de Grenoble
(version actualise – 20 juin 2009)
LĠhypothse du renouvellement
de la gouvernance municipale qubcoise
vue travers le cas de Gatineau.
Guy Chiasson
Les municipalits au Qubec, comme ailleurs au Canada, ont longtemps t considres (et se sont considrs elles-mmes) comme des pourvoyeuses de service. CĠest--dire que comme ailleurs en Amrique du Nord, il a longtemps t attendu des municipalits quĠelles soient dĠabord et avant tout des gestionnaires efficaces de services publics locaux, plutt que des lieux de dmocratie ou de reprsentation, donc quĠelles vitent le gaspillage de fonds publics et surtout les hausses injustifies de taxe foncire. Cela est coupl au fait quĠavec la croissance des tats provinciaux et de leur vocation providentielle, le champ dĠaction des municipalits sĠest largement rtrci pour se limiter peu de choses prs au service la proprit prive, cĠest--dire la mise en place et lĠentretien des infrastructures de base (aqueduc, gouts, rues etc.) auquel sĠajoutent un ventail assez restreint de service de proximit (sports et loisirs, traitement des dchets etc.). Comme lĠa fait valoir ma collgue Caroline Andrew (1999), ces deux facteurs combins ont largement cart les municipalits des grands enjeux de socit pour les cantonner dans un rle relativement technique des infrastructures.
Un certain nombre de chercheurs qubcois ont fait lĠhypothse que ce modle de gouvernance municipal (ou voudrais presque dire gestion municipale) est en train de changer. Pour parler dans un vocabulaire qui mĠapparat plus familier en France, nous serions face une modernisation (en cours) de lĠaction publique locale. Cette modernisation peut prendre plusieurs formes. JĠen mentionne deux ici en sachant bien quĠil y en a dĠautres.
Dans le contexte qubcois, le renouvellement de la gouvernance municipale a t souvent associ au contexte des fusions municipales du dbut des annes 2000. Non pas que les fusions municipales seraient les seules porteuses de ce changement mais quĠelles auraient servi de catalyseur.
Pour donner un exemple de cette hypothse, je citerai comme seul exemple les travaux dĠAlain Faure sur Montral (2003) pour qui les fusions ont eu comme effets inattendus tout dĠabord de positionner le maire de la nouvelle ville de Montral comme un interlocuteur incontournable dans les grands dbats de socit, au mme titre que les grands acteurs sociaux (syndicats nationaux, reprsentants du patronat) dj institutionnaliss dans le mode de prise de dcision de lĠtat qubcois. Ensuite, les fusions auraient galement fait en sorte que des acteurs sociaux locaux qui avaient peu dĠintrt pour le champ municipal y voient dsormais un lieu dĠinvestissement important.
Malgr que le renouvellement de la gouvernance nĠait pas t un objectif explicite des rformes, il semble bien que les fusions ont tout de mme ouvert une porte pour le changement. Dans mes travaux sur Gatineau en compagnie de Caroline Andrew, jĠavais parl dĠun moment de cration, une occasion pour revoir en profondeur les prceptes du modle de gouvernance municipal traditionnel. DĠautres ont aussi vu ces changements lĠÏuvre Montral et Qubec, pas toujours en lien ncessairement avec les fusions cependant.
Le temps coul depuis les fusions permet maintenant de revoir cette hypothse. Nous sommes maintenant bien avancs dans le deuxime mandat lectoral depuis la cration des villes fusionnes. Depuis, il y a eu la politique de dmembrement (ou de dfusion selon le camp dans lequel on se trouve) qui a effectivement dmembr la Ville de Montral. Pour faire une histoire courte, cette politique a eu comme effet de rendre lĠadministration locale excessivement complexe en multipliant les niveaux de gouverne ainsi que la difficult de dgager une direction claire. Ë Qubec, la dfusion a t nettement moins dvastatrice mais lĠlection la mairie dĠAndre Boucher, mieux reconnue pour sa rigueur financire de grante de municipalit de banlieue, a jet un doute sur la capacit de poursuivre dans la voie dĠune modernisation de lĠaction publique. Ë Gatineau, o jĠhabite lĠlection de Marc Bureau semble galement premire vue mieux sĠinscrire dans le modle plus traditionnel. Bref, un peu partout dans les villes qubcoises, les perspectives pour le renouvellement de la gouvernance semblent peu rjouissantes. Est-ce que cette hypothse de la modernisation de lĠaction publique locale qubcoise est toujours valable? Est-ce que les avances nĠtaient quĠun feu de paille qui nĠa pu rsister lĠeffet combin des dfusions et du deuxime mandat.
Je voudrais en quelque sorte rhabiliter lĠhypothse dĠun renouvellement de la gouvernance municipale en prenant comme exemple le cas de Gatineau. Je tiens rassurer les collgues franais pour qui Gatineau est probablement assez obscur. Je ferai une prsentation assez brve l-dessus qui permettra tout de mme de contraster le modle de gestion municipale dans les deux mandats suivant la fusion. Je voudrai montrer travers ce cas, que lĠvolution rcente nĠinvalide pas en soi lĠhypothse dĠun renouvellement du modle municipal sur la dure. Ces tendances mĠamneront cependant conclure, et je crois que cela nĠest pas particulier Gatineau, la ncessit dĠaffiner lĠhypothse du renouvellement de la gouvernance pour la rendre plus compatible avec la contingence du jeu politique.
Gatineau la Neuve?
La nouvelle municipalit de Gatineau est le produit de la fusion au dbut des annes 2000 de cinq anciennes municipalits : Aylmer, Hull, Gatineau ainsi que Masson-Angers et Buckingham. Rappelons que Gatineau occupe une position ambigue du fait de sa localisation frontalire . DĠune part, elle assez intgre dans une agglomration urbaine transfrontalire, celle de la Rgion de la Capitale Nationale, la quatrime agglomration en importance au Canada. DĠautre part, Gatineau est la capitale rgionale de la rgion qubcoise de lĠOutaouais, un vaste territoire dont lĠarrire pays est gnralement plutt dvitalis.
Le premier mandat lectoral, celui du maire Yves Ducharme, a donn plusieurs signes dĠune volont de doter la nouvelle municipalit de Gatineau dĠun rle plus important la fois dans le dveloppement urbain de lĠagglomration dĠOttawa-Gatineau et le dveloppement rgional de lĠOutaouais. Peut-tre la manifestation la plus tangible de la volont de revoir le rle de la municipalit, est lĠexercice de planification stratgique port par lĠadministration Ducharme. Cet exercice sera anim par la nouvelle Commission des choix stratgiques o vont siger quelques lus en plus de reprsentants de secteurs cls de la socit civile. Cette Commission va mener plusieurs consultations publiques avec des organismes de la socit civile dont lĠobjectif tait dĠidentifier les grandes priorits qui devaient guider lĠadministration municipale sur un horizon de 25 ans.
On peut voir dans cette planification stratgique une volont de sĠouvrir sur la participation de la socit civile la dfinition des orientations de la ville. En somme une volont de dmocratiser le mode de prise de dcision. Le slogan de la planification stratgique, Imagine ta ville rappelle bien cette volont.
JĠajouterais que cet exercice se voulait galement une volont plus ou moins explicite de lĠadministration municipale de sĠattribuer de nouvelles responsabilits dans le dveloppement urbain qui vont dans le sens dĠune contribution ce que Dominique Lorrain (2003) qualifie de projets urbains. En guise de preuve, Gatineau sĠest dot dans la foule de son plan stratgique de plusieurs politiques qui dbordent largement le mandat plutt passif de gestionnaire dĠinfrastructures pour prendre une part plus active dans le dveloppement urbain; notamment une politique culturelle, une politique familiale et une politique de valorisation du territoire agricole. L-dessus, vous devrez me croire sur parole puisque je nĠai pas le temps de vous le dmontrer.
Le maire Ducharme a perdu ces lections aux mains dĠun de ses conseillers, Marc Bureau. LĠlection de ce dernier sera une surprise pour plusieurs. Le conseiller Bureau aura russi se faire lire maire en sĠattaquant beaucoup au style dĠYves Ducharme et son administration. Ducharme sera montr du doigt comme tant distant alors que son administration sera prsente comme dpensire et loigne des proccupations des citoyens moyens. On lui reprochera dĠun mme souffle sa vision et ses efforts pour faire de Gatineau une ville dĠenvergure.
Conformment cette critique, lĠadministration Bureau a t beaucoup plus Ç low profile È. Certains des projets lancs sous lĠadministration Ducharme suivent leur cours mais il y a un recentrement assez vident sur les missions traditionnelles de la municipalit. Ë lĠimage de cette approche, les principaux dbats qui transparaissent dans les mdias locaux sont des questions effectivement lis la desserte de service de base. Par exemple, le dbat sur le dneigement a occup le devant de la scne pour plusieurs semaines lĠhiver dernier. Les collgues qui habitent Gatineau sĠen souviendront les images de conseillers se faisant photographier sur des bancs de neige de leur quartier afin de montrer du doigt la lenteur des travaux de dneigement. De faon anecdotique, alors que lors de la planification stratgique, le slogan affich par la municipalit sur les autobus tait Imagine ta ville, celui qui figure sur les autobus ce printemps tait les poules font leurs nids, la Ville les remplit!
LĠlection du maire Bureau montre que la vision dĠun nouveau modle de gouvernance nĠest pas partage par tous. La critique de lĠadministration Ducharme portait en partie sur le style de lĠindividu mais on peut prsumer quĠune partie importante de lĠlectorat qui aura finalement port Marc Bureau au pouvoir reste attache lĠide traditionnelle dĠune municipalit qui gre en bon pre de famille sĠassurant que les infrastructures sont bien entretenues et que les fonds publics sont dpenss avec parcimonie de faon viter les hausses trop importantes de taxes foncires.
Mais en mme temps, mes observations me permettent de penser quĠils y a dĠautres intrts qui privilgient un renouvellement du modle de gouvernance municipale. Ces intrts sont reprsents autour de la table du conseil municipal. Je ferai galement lĠhypothse, qui reste largement vrifier, que plusieurs acteurs de la socit civile sĠattendent galement un renouvellement du rle de la municipalit. Plusieurs de ces acteurs ont t interpells lors de lĠexercice de planification stratgique o ils ont particip imaginer ce nouveau rle et ils ont des attentes concernant le rle que peut jouer la municipalit. Pour lĠinstant, le manque de recul historique rend difficile dĠvaluer lĠampleur et la place que prennent ces acteurs mais la tenue des lections dans moins de deux ans permettra sans doute de clarifier cette question.
Affiner lĠhypothse du renouvellement de la gouvernance
Que conclure donc la lumire de ce cas pour lĠhypothse plus large du renouvellement de la gouvernance municipale? Il me semble que ce cas, parmi dĠautres, suggre la ncessit dĠintroduire la contingence politique dans la trajectoire de modernisation de lĠaction publique. LĠancien modle de la municipalit bon pre de famille rpond des intrts politiques qui ne disparaissent pas avec les fusions municipales, bien au contraire. Les fusions municipales si elles ont ouvert une fentre pour le renouvellement des bases municipales ont galement ouvert la porte aux critiques qui restent attaches au modle plus traditionnel de la municipalit. CĠest donc dire que lĠon doit sĠattendre ce que la trajectoire de modernisation municipale soit fait dĠavances et de reculs au gr des rapports entre les forces politiques locales tout comme de lĠencadrement lgislatif qui vient de Qubec.
Je me risquerais dire que ce qui est nouveau dans le nouveau modle de gouvernance municipale cĠest le fait que le rle traditionnel du municipal est mis en doute. LĠespace dĠaction du monde municipal qubcois fait dsormais partie de lĠhorizon de dbat municipal alors que ce nĠtait pas le cas dans les dernires dcennies. Les fusions municipales ou plutt les suites que leur ont donnes les administrations municipales sont un moment cl dans le sens o elles ont grande ouverte cet espace de dbat en y associant des acteurs de la socit civile. Cela me semble tre un des hritages durable de cette priode dĠeffervescence.
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