Pierre MARTIN                                                                 Grenoble, le 25 janvier 2010

 

 

 

Intervention devant le Centre dĠŽtudes Canadiennes de Grenoble

 

 

La situation Žlectorale et politique au Canada

 

 

I/ Au niveau fŽdŽral

 

 

La situation politique et Žlectorale au niveau fŽdŽral depuis lĠŽlection de 2008 est caractŽrisŽe par une sorte dĠincapacitŽ gŽnŽralisŽe de sortir de la situation actuelle de gouvernement conservateur minoritaire : les Conservateurs sont incapables de se maintenir durablement suffisamment haut dans lĠopinion (40 %) pour pouvoir espŽrer emporter une majoritŽ absolue de siges en cas dĠŽlection, les LibŽraux sont incapables de rattraper sinon de dŽpasser durablement les Conservateurs dans les intentions de vote, les autres partis (NPD, Bloc, Verts) ne semblent pas capables dĠamŽliorer leurs rŽsultats des Žlections de 2008.

Les Conservateurs de Harper ont bŽnŽficiŽ en gŽnŽral depuis la fin 2008 dĠune assez bonne popularitŽ, leur gestion de la crise Žconomique nĠayant pas ŽtŽ jugŽ mauvaise. Mais, ˆ chaque fois que la situation leur semblait favorable dans les sondages le Premier ministre Stephen Harper a pris des initiatives qui lĠont fait retomber dans les sondages en lui donnant une image autoritaire, ce fut encore le cas dernirement avec la dŽcision de proroger le Parlement (ne pas le rŽunir) jusquĠen mars, condamnŽe par lĠopinion. A chaque fois en situation favorable dans lĠopinion, il se laisse aller ˆ des attitudes arrogantes qui provoquent immŽdiatement dans lĠopinion un mouvement de recul et dĠinquiŽtude sur son comportement sĠil disposait dĠune majoritŽ absolue ˆ la Chambre. Ce mouvement de recul profite alors aux LibŽraux dans le Canada anglophone et au Bloc quŽbŽcois au QuŽbec. Ceci explique la situation paradoxale des Conservateurs au QuŽbec qui font mieux aux Žlections fŽdŽrales partielles, alors quĠils sont au pouvoir ˆ Ottawa, en prenant encore rŽcemment une circonscription au Bloc le 9 novembre 2009 (Montmagny) alors que les sondages nationaux ne leurs sont pas favorables. Un vote national se ferait sur lĠimage dĠHarper qui est nettement moins bonne que le potentiel Ç sociologique È du vote conservateur qui sĠexprime lors des partielles au QuŽbec.  

            Les LibŽraux de Michael Ignatieff sont incapables de repasser durablement dans les sondages devant les Conservateurs et de retrouver la place de premier parti canadien, perdue en 2006. Leurs rŽsultats dŽcevants sous la direction depuis fin 2008 de M. Ignatieff montrent que leurs difficultŽs et leur sŽvre dŽfaite de septembre 2008 ne rŽsultaient pas principalement du manque de leadership de StŽphane Dion mais de causes beaucoup plus profondes. On voit bien maintenant quĠune partie importante du vote libŽral aux Žlections de 1993, 1997, 2000, 2004 et 2006 leur Žtait acquise non par adhŽsion ˆ leur politique mais par peur de lĠarrivŽe au pouvoir dĠune nouvelle droite perue comme trs extrŽmiste (Reform Party, puis lĠAlliance, puis les Conservateurs de Harper). La victoire de Harper en 2006 et son exercice relativement modŽrŽ du pouvoir, aidŽ en ce sens par lĠabsence de majoritŽ absolue, ont provoquŽ une sorte de rupture de barrage, les Conservateurs font beaucoup moins peur et les Žlecteurs nĠont pas de raison de revenir sur les LibŽraux si ceux-ci ne leur paraissent pas plus attractifs, plus capables que le gouvernement. Les LibŽraux sont ainsi rŽduits ˆ leur Žlectorat dĠadhŽsion, qui ne dŽpasse pas 30 % sur lĠensemble du Canada. Cette situation ne leur permet pas dĠespŽrer former un gouvernement majoritaire en cas de victoire ˆ des Žlections, mais si un mouvement de rejet sĠamorait contre le gouvernement de Harper, ce qui pourrait tre le cas car les difficultŽs Žconomiques et la situation afghane commencent ˆ peser dans lĠopinion, alors les LibŽraux pourraient devancer les Conservateurs et se retrouver en gouvernement minoritaire. Mais pour cela ils ne doivent en aucun cas para”tre comme responsables dĠŽlections anticipŽes dont lĠopinion ne veut pas, ce qui explique leur chute brutale dans les sondages en septembre aprs quĠIgnatieff aie annoncŽ sa volontŽ de renverser le gouvernement.

            Le NPD, Ç conscience sociale du Canada È, est incapable de profiter de la situation de faiblesse des LibŽraux pour prendre lĠavantage sur eux dans lĠopposition. La raison principale est dĠordre idŽologique : au Canada comme ailleurs le temps de la sociale dŽmocratie est terminŽe. Dans les provinces quĠils dirigent (Manitoba, Nouvelle-Ecosse) les nŽo dŽmocrates nĠont pas ŽtŽ capables de – et nĠont dĠailleurs pas voulu – mettre en Ïuvre une politique en rupture avec le nŽo libŽralisme, de sorte que, mme sĠils se dŽveloppent un peu au QuŽbec, les Žlecteurs nĠont fondamentalement aucune raison de quitter les LibŽraux pour le NPD.

            Le Bloc est lui aussi en situation stagnante, une partie de son Žlectorat est attirŽe par les Conservateurs pour des raisons idŽologiques mais la personnalitŽ de Harper repousse une partie de cet Žlectorat, ce qui permet au Bloc de se maintenir comme le meilleur rempart pour empcher Harper dĠavoir une majoritŽ absolue de siges ˆ Ottawa.    

            Les Verts continuent dĠobtenir des succs dĠestime dans les sondages et certaines Žlections locales, sans pour autant progresser sur 2008.

 

II/ La situation politique au niveau provincial

 

            Dans les provinces de lĠAtlantique on doit noter la dŽfaite du gouvernement sortant conservateur le 9 juin 2009 en Nouvelle Ecosse (24,5 %, 10 siges) face aux NŽo dŽmocrates (45,3 %, 31 siges sur 55) et aux LibŽraux (27,2 %, 11 siges). Cette dŽfaite concrŽtise la difficultŽ pour des partis provinciaux proches du gouvernement fŽdŽral de se maintenir au pouvoir. Depuis la victoire de Harper en janvier 2006, les conservateurs provinciaux ont perdu les gouvernements du Nouveau Brunswick (18 septembre 2006) et de lĠële-du-Prince-ƒdouard (28 mai 2007) au profit des LibŽraux. Ils ne sont plus au pouvoir dans les provinces de lĠAtlantique quĠˆ Terre-Neuve o le Premier ministre conservateur Danny Williams sĠŽtait fait rŽŽlire en sĠopposant fortement ˆ Harper. Ils se sont depuis rŽconciliŽs.

            Au QuŽbec lĠADQ, aprs son effondrement lors des Žlections du 8 dŽcembre 2008 (16,4% et 16 siges contre 30,8% et 41 siges en 2007), poursuit son mŽticuleux suicide aprs le dŽpart de son chef fondateur Mario Dumont. Le gouvernement libŽral de Jean Charest (42,1 %,48 s/66) semble assez solidement en place face ˆ lĠopposition PQ dirigŽe par Pauline Marois (35,2 %, 51 s).

            Dans lĠOntario, le gouvernement LibŽral rŽŽlu le 10 octobre 2007 fait face ˆ une grave crise Žconomique, notamment dans lĠindustrie automobile, mais ne semble pas menacŽ par les oppositions conservatrice et nŽo dŽmocrate.

            Dans lĠOuest, on doit principalement noter que le gouvernement sortant libŽral de Colombie-Britannique a remportŽ les Žlections du 12 mai 2009 (46 % et 49s/85) face ˆ lĠopposition nŽo dŽmocrate (42 %, 36s) et aux Verts (8,1 %). La rapiditŽ de rŽaction du Premier ministre libŽral Gordon Campbell face ˆ la crise Žconomique et financire a jouŽ en sa faveur face au NPD qui souffrait dĠun manque de crŽdibilitŽ Žconomique. Mais maintenant la situation Žconomique pse dŽfavorablement sur la popularitŽ des LibŽraux qui sont devancŽs par le NPD dans les sondages.

            Dans lĠAlberta, il semble quĠun sŽisme Žlectoral se profile. Le gouvernement conservateur avait pourtant largement remportŽ les Žlections du 3 mars 2007 (52,7 % et 72s/83). Mais la situation sĠest trs fortement dŽgradŽe depuis pour le Premier ministre Ed. Stelmach. Le nouveau parti de droite radicale (Wildrose Party) menŽ par Madame Danielle Smith, aprs avoir gagnŽ sur les Conservateurs lĠŽlection partielle de Calgary-Glenmore en septembre 2009 avec 37% contre 34 % au candidat libŽral et 26 % au conservateur, devance maintenant les Conservateurs dans les sondages avec 39 % contre 25 % et 25 % aux LibŽraux. Deux dŽputŽs ont quittŽ les Conservateurs pour rejoindre le Parti de la Rose sauvage. Ed Stelmach vient de remanier son gouvernement pour tenter de reprendre la main, mais peu dĠobservateurs pensent quĠil peut y arriver. Le leader du NPD dĠAlberta a gŽnŽreusement qualifiŽ ce remaniement de Ç jeux de chaises longues sur la passerelle du Hindenburg È. La percŽe du nouveau parti de droite radicale correspond ˆ un rejet du gouvernement conservateur auquel il est reprochŽ une politique fiscale pas assez ˆ droite, de vouloir taxer lĠindustrie pŽtrolire (question des schistes bitumineux). Danielle Smith, dont la personnalitŽ nĠest pas sans Žvoquer celle de Sarah Palin, a fait part de son scepticisme sur la question du rŽchauffement climatique. Il semble donc que lĠAlberta se prŽpare ˆ un nouveau changement brutal de parti de droite dominant comme cela avait ŽtŽ le cas en 1971 quand les Conservateurs ont battu le CrŽdit social en place depuis 1935.

 

            Au Manitoba, Gary Doer (61 ans), le Premier ministre NPD, trs populaire, en place depuis 1999, a dŽcidŽ de quitter son poste le 26 aožt 2009 au bout de 10 ans. Il semble que cette dŽcision nĠest pas Žtrangre au fait que la crise Žconomique a mis le budget en dŽficit (comme en Alberta) et quĠil veuille partir en laissant ˆ son successeur les dŽcisions impopulaires ˆ prendre.

 

On doit remarquer que si les Conservateurs perdent le gouvernement de lĠAlberta, ils ne dirigeront plus quĠun seul gouvernement provincial, celui de Terre-Neuve. Les LibŽraux gouvernent maintenant le Nouveau-Brunswick, lĠële-du-Prince-Edouard, le QuŽbec, lĠOntario et la Colombie-Britannique, le NPD le Manitoba et la Nouvelle-Ecosse, le Saskatchewan Žtant dirigŽ par un parti de droite local, le Saskatchewan Party. 

 

 

Pierre Martin

IEP de Grenoble, CNRS, UMR PACTE.