Groupe PACTE Ç Politique(s) Culture(s) Territoire(s) È - sŽance d 26 juin 2008

 

 

LĠAconcagua (6959 m, Argentine) : destination du tourisme-aventure,

haut lieu mythique et symbolique

 

 

Michel RASPAUD

 

Doctorat en Sociologie (1984), Habilitation ˆ Diriger les Recherches (1995)

Professeur des UniversitŽs

 

UFR des ActivitŽs Physiques et Sportives

Laboratoire Sport et Environnement Social (EA 3742)

UniversitŽ Joseph Fourier - Grenoble I

BP 53 - 38041 Grenoble Cedex 9

Frana

E.mail: Michel.Raspaud@ujf-grenoble.fr

 

ResumŽ : Cet article vise ˆ comprendre le mode dĠorganisation et de fonctionnement dĠune destination du tourisme-aventure de haute altitude. Aprs avoir rappelŽ le contenu du concept de destination touristique, il dŽcrit lĠexemple historique de Chamonix. Puis, par la mŽthode de lĠobservation participante, dans le cadre dĠune expŽdition amateur, il analyse lĠorganisation concrte in situ de la destination Aconcagua. En conclusion, au-delˆ des services proposŽs, il souligne que le prix dĠune telle destination renvoie, pour la clientle des touristes-alpinistes, au sens symbolique qui lui est attribuŽe, aux Žpreuves physiques et mentales endurŽes, et ˆ la sociabilitŽ vŽcue propre au milieu culturel de monde de lĠalpinisme.

 

Palavras-chave : Destination touristique - Tourisme-aventure - Aconcagua - Valeurs symboliques - SociabilitŽ.

 

Abstract : The aim of this article is to understand the organization and working process of a high altitude touristic destination. After the definition of the concept of touristic destination, it describes the historic example of Chamonix. Then, by the way of the observing participation method, realized durinf an amateur expedition, the concrete organization in situ of the Aconcagua destination is analysed. In conclusion, the author underlines the fact that, more than the services offered, the price of such a destination is, for the mountaineer clients, in the symbolic sense gived to the destination, in the physical and mental suffering tried out, and the lived sociability of the cultural mountaineering world.

 

Keywords : Touristic destination - Adventure tourism - Aconcagua - Symbolic values - Sociability.

 

 

 

 

 

 

1) Introduction

 

            Depuis une trentaine dĠannŽes maintenant, ce qui auparavant Žtait rŽservŽ ˆ une Žlite sportive, professionnnelle et/ou sociale, le tourisme sportif ou tourisme dĠaventure, sĠest largement diffusŽ dans les populations relativement privilŽgiŽes des pays les plus riches de la plante (AmŽrique du nord, Europe occidentale, Japon), mais aussi dans ceux qui accdent petit ˆ petit ˆ cette catŽgorie, le BrŽsil par exemple, pour une partie de leurs populations tout au moins. Dans le cadre de cet article, les facteurs favorables ne seront pas analysŽs, car largement connus : augmentation du pouvoir dĠachat, amŽlioration gŽnŽrale des conditions de vie (habitat, santŽ) et de travail (dŽveloppement du secteur tertiaire, rŽduction du temps de travail, allongement de la durŽe des congŽs), accs ˆ lĠŽducation et aux loisirs, inscription du sport et de lĠŽducation physique dans les cursus scolaires et politiques volontaristes des Etats, dŽveloppement de la pratique sportive comme facteur de santŽ et inscription dans la vie quotidienne des populations, mŽdiatisation du spectacle et des vedettes (stars) du sport...

            Ainsi, en trs peu de temps, sous forme dĠabord associative puis rapidement commerciale, dans les annŽes 1970 et 1980, et surtout dans les annŽes 1990, le trekking (dans les Alpes, lĠHimalaya, puis dans le reste du monde : Andes, Patagonie, Afrique...) est-il devenu, une niche Žconomique reprŽsentant toutefois plusieurs dizaines de millions dĠeuros ou de dollars de chiffre dĠaffaire pour des sociŽtŽs organisatrices de ces voyages sportifs. Concomitament, des expŽditions commerciales ont trouvŽ un public (cĠest-ˆ-dire une clientle), certes relativement restreint, mais concret, passionnŽ, souvent compŽtent contrairement ˆ ce que lĠon en entend dire, et surtout solvable pour aller en Himalaya, dans les Andes, ou ailleurs. Aussi, le Kilimandjaro, lĠAconcagua, le Cho Oyu ou lĠEverest constituent-ils des destinations prisŽes du tourisme sportif ou du tourisme dĠaventure. Ces destinations peuvent dorŽnavant tre envisagŽes comme des Ç classiques È, mme si elles ne sont ni banales et ni sans risque, et demandent ˆ la fois prŽparation, compŽtence et prudence, lĠaltitude imposant ses exigences ˆ la physiologie.

            Il sĠagit, dans cet article, dĠenvisager le mode dĠorganisation et de fonctionnement dĠune destination du tourisme dĠaventure de haute altitude, en lĠoccurrence, lĠAconcagua. En terme de mŽthode, les informations recueillies sur la destination Aconcagua relvent de plusieurs sources :

-       des ressources bibliographiques concernant ˆ la fois le concept de destination touristique, lĠorganisation et la coopŽration des acteurs du tourisme, et lĠAconcagua.

-       De la consulation du site web du Parque Aconcagua.

-       dĠune observation participante rŽalisŽe dans le cadre dĠune expŽdition amateur entre le dimanche 14 janvier et le samedi 10 fŽvrier, ˆ : Mendoza, Los Penitentes, Punte del Inca, et dans le Parc de lĠAconcagua du 12 janvier au 6 fŽvrier (quebrada Horcones, camp de Confluencia, refuge Plaza de Mulas [du 18 janvier au 6 fŽvrier] et camp de base de Plaz de Mulas, camps de Canada et Alaska, camp de Nido de Condores), au cours de laquelle divers entretiens formels et informels furent rŽalisŽs avec des acteurs intervenants dans le Parc.

            Le prŽsent article se dŽcoupe en quatre parties :

a) La dŽfinition du concept de destination touristique, tel que lĠentendent les spŽcialistes, et les conditions quĠune destination requiert pour exister.

b) Comment, historiquement, le petit village montagnard de Chamonix est devenu en quelques dŽcennies ÒLa MecqueÓ de lĠalpinisme et, par ce fait, sĠest constituŽ en une destination mondiale majeure du tourisme dĠaventure.

c) LĠAconcagua sera envisagŽ, mme sans habitat permanent (contrairement ˆ Chamonix), comme une destination du tourisme dĠaventure recherchŽe et prestigieuse, et lĠorganisation et le fonctionnement des acteurs sera prŽsentŽ.

d) DĠun point de vue sociologique, il sera mis en Žvidence que les infrastructures matŽrielles et les rŽseaux dĠacteurs pour importants quĠils soient ne suffisent pas, et quĠil faut que le social, le relationnel, le symbolique, ce que Baudrillard (1970) appelait Òvaleur dЎchangeÓ, en opposition ˆ la Òvaleur dĠusageÓ, circulent, aient toute leur place, soient efficients pour quĠune destination touristique fonctionne.

 

2) QuĠest-ce quĠune destination touristique ?

 

            Du point de vue strictement marketing, la destination touristique est un concept qui se dŽcline en fonction des marchŽs. Ainsi, un lieu touristique prendra ou perdra la dimension de destination selon les segments de marchŽ considŽrŽs, dans des zones de chalandise donnŽes (Gibson, 1999). Une destination touristique est donc un lieu de forte concentration touristique vis-ˆ-vis duquel les touristes attendent des avantages qui constitueront les dŽterminants de sa capacitŽ dĠattraction touristique. Une destination peut tre alors, en fonction de son extension spatiale, un site, une station, une rŽgion, voire un pays tout entier (Weber, 1998). Autrement dit, toujours en demeurant dans le domaine pragmatique, concret, une destination constitue la simple projection dĠune Žconomie touristique forte, et structurŽe (Hoerner, 1997). Ceci semble corroborer lĠassertion selon laquelle Ç tout lieu est potentiellement touristique È. A la limite, il suffirait dĠy crŽer un service qui corresponde ˆ la demande (Chadefaud, 1988).

Cependant, si pour le touriste, la destination touristique est Žgalement un espace image, porteur de valeurs,  elle est Žgalement un espace de consommation multiproduits avec une gestion cohŽrente. Ainsi, le touriste, de la mme manire que le client dans un supermarchŽ, navigue ˆ travers un univers de prestations dans lequel il rŽalise lui-mme son panier, son cocktail (Cornu, 1996). Il existe donc de multiples scŽnarii de consommation, dĠautant plus que les facteurs influenant le comportement et la prise de dŽcision de la clientle touristique sont nombreux : les influences du marketing mix, les influences psychologiques, socioculturelles, de situation, etc. (Dubois & Jolibert, 1998).

Sur le lieu de la destination touristique, le consommateur va se trouver face aux options suivantes :

 - Certains achats ont un caractre obligatoire pour ne pas dire obligŽ, comme se loger, se nourrir. On parlera donc de produit obligŽ.

 - DĠautres sont de vŽritables dŽclencheurs de frŽquentation de la destination touristique, de son attractivitŽ. Il sĠagit des produits souhaitŽs ou dŽsirŽs. Le plus souvent, ce sont les ŽlŽments qui dŽterminent le choix final du consommateur.

 - Enfin, certains achats ne sont pas prŽvus lorsque le consommateur arrive sur la destination touristique. Ces produits, qui au dŽpart sont inconnus, vont donner lieu ˆ des achats dĠimpulsion, de dŽcouverte.

En rŽsumŽ, la destination touristique est un lieu de rencontre entre une offre (dont lĠespace nĠest quĠune composante, au mme titre quĠune prestation) et une clientle (touristes et rŽsidents), quĠil faut savoir comprendre et conna”tre afin de se situer au plus prs de ses attentes. Cette attention de tous les instants reste particulirement dŽlicate en raison du nŽcessaire positionnement du produit tant dans le domaine de lĠaffectif que du rationnel. Mais une destination touristique est Žgalement un systme - ou ordre local (Friedberg, 1993) - o lĠensemble des acteurs sĠinscrivent dans un partenariat obligŽ, en vue de la rŽussite dĠun projet global et commun. Un projet de destination touristique doit donc sĠattacher ˆ servir le Ç bien commun È. Par consŽquent, il ne sera pas spŽcifiquement privŽ ou public :

 - Dans le contexte dĠune concurrence internationale, il nĠy a plus de destination unique ˆ laquelle aucune autre ne pourrait se substituer.

 - La compŽtition entre destinations sĠappuie en premier lieu sur les prix pratiquŽs ; elle est Žgalement liŽe ˆ dĠautres facteurs tels que la sŽcuritŽ, la paix civile, les bonnes conditions sanitaires (la Çbonne gouvernanceÈ exercŽe par les pouvoirs publics).

 - LĠimage valorisante du pays, que doivent construire les pouvoirs publics et sur laquelle les opŽrateurs peuvent sĠappuyer pour commercialiser leurs produits (Raharinosy & Raspaud, 2005).

 

3) Chamonix et la construction historique dĠune destination du tourisme dĠaventure

 

            En 1741, le village de Chamonix nĠest quĠune bourgade de montagne de la Savoie, difficilement accessible par un itinŽraire risquŽ du fait du mauvais Žtat de la voirie, des ˆ pics vertigineux, mais aussi du brigandage qui sŽvit. Il est totalement coupŽ du monde lĠhiver. JusquĠˆ ce que, cette annŽe-lˆ, il reoive la visite de deux voyageurs Anglais, Wyndham et Pocock qui sĠextasient devant le spectacle fŽerique que constituent les formes figŽes extraordinaires du glacier appelŽ Ç Mer de glace È. Comme cela se pratique ˆ lĠŽpoque dans lĠaristocratie et chez les Žlites sociales, ils Žcrivent et envoient de nombreuses lettres ˆ lĠensemble de leurs relations, et le fait devient un objet de discussions mondaines.

            Chamonix en subira un premier effet au cours des annŽes qui suivent : un afflux, tout ˆ fait relatif quand mme, de voyageurs qui viendront visiter et admirer cette merveille, nŽcessitant et conduisant alors ˆ une amŽlioration des conditions dĠaccueil dĠune part, invitant quelques personnes sinon ˆ se spŽcialiser, du moins ˆ tre capables dĠaccompagner les visiteurs sur les lieux dĠautre part.

            A cette Žpoque, il faut noter que sous lĠimpulsion des idŽes rousseauistes, la reprŽsentation de la nature se transforme : elle devient lieu de beautŽ et dĠadmiration, mais aussi de rŽgŽnŽrescence physique et morale. La ville, espace sŽcurisŽ par ses remparts devenant, progressivement et inversement, le lieu du miasme et de la promiscuitŽ, sans compter dŽjˆ le congestionnement du trafic urbain comme le dŽcrit en son temps Louis-SŽbastien Mercier (1781-1788).

            Moins dĠun demi-sicle plus tard, un second ŽvŽnement, plus considŽrable encore, construit dŽfinitivement la vocation de Chamonix. Sous lĠimpulsion dĠHorace Benedict de Saussure (par lĠoffre dĠune somme dĠargent ˆ qui y parviendrait ou trouverait um itinŽraire dĠaccs), savant genevois qui voulait rŽaliser des relevŽs scientifiques ˆ son sommet, deux chamoniards, le cristalier et chasseur de chamois Jacques Balmat et le mŽdecin Michel-Gabriel Paccard, parviennent ˆ la cime du Mont Blanc, en fin dĠaprs-midi, le 8 aožt 1786.

            Lˆ aussi, un certain nombre de reprŽsentations de la montagne auront dž tre dŽpassŽes pour que cette ascension se rŽalise : espace utilitaire, la montagne est, dans lĠimaginaire populaire des autochtones, peuplŽe dĠtre terrifiants (dragons, monstres...), et lĠon ne ressort pas vivant dĠune nuit passŽe en haute montagne... Ce que Jacques Balmat fit plus ou moins malgrŽ lui...

            La nouvelle de lĠascention est alors rŽpandue rapidement dans toutes les elites europŽennes, par le mme mode de diffusion que prŽcŽdemment, et renforce ainsi la position de Chamonix.

            Ce nĠest, toutefois, quĠaprs la RŽvolution de 1789, et surtout la fin de lĠŽpisode napolŽonien dont les guerres ensanglantent tout le continent europŽen que Chamonix se construira comme destination touristique par ses splendeurs naturelles et son objectif de sport-aventure[1] :

 - Augmentation de la capacite dĠaccueil,

 - AmŽlioration des conditions dĠhŽbergement,

 - SpŽcialisation et hiŽrarchisation de ÒprofessionnelsÓ de la montagne (guides, porteurs),

 - Sous lĠimpulsion de la municipalitŽ, organisation et structuration de la ÒprofessionÓ, dans la premire Compagnie de guides ds 1823 (avec instauration du Òtour de r™leÓ pour garantir le travail ˆ tous et la crŽation dĠune caisse de solidaritŽ),

 - Constitution de rŽseaux dĠacteurs ayant des interts communs (h™teliers, commerants, guides, porteursÉ),

 - Mise en place de rituels et de symboles :

             - DŽpart matinal des ascensionnistes et de la caravane devant lĠensemble des        villageois rassemblŽs,

- Accompagnement par quelques villageois de lĠexpŽdition jusquĠˆ une certaine limite au-delˆ de laquelle ne sĠaventure que la caravane,

- Suivi de la progression de lĠexpŽdition ˆ la longue vue depuis le village ou depuis les montagnes alentours,

             - Coups de canons tirŽs au village pour annoncer lĠarrivŽe de la caravane au         sommet du Mont Blanc,

- Retour et dŽfilŽ dans le village sous les vivas de la foule (la rŽussite dĠune expŽdition est ˆ chaque fois un exploit et un ŽvŽnement qui conforte la notoriŽtŽ et renforce le pouvoir dĠattractivitŽ de Chamonix),

- Les ascensionnistes offrent traditionnellement un repas de gala, dans lĠauberge ou lĠh™tel qui les accueillent, aux guides et porteurs,

- Le syndic du village remet aux ascensionnistes un document officiel attestant de leur rŽussite sous certification des guides[2].

 

4) LĠAconcagua (6962m) : une destination contemporaine du tourisme dĠaventure

 

            Bien que nĠayant pas dĠhabitat / habitant permanent sur lĠensemble de lĠannŽe, le Cerro Aconcagua doit cependant tre considŽrŽ comme une destination du tourisme dĠaventure, au sens du concept de la science du tourisme.

            En premier lieu, il sĠagit dĠune attraction, par le fait que cĠest la plus haute montagne des AmŽriques et du monde en dehors de lĠAsie[3], et que sa face Sud dĠune ŽlŽvation de prs de 3000 mtres est lĠune des plus gigantesques, impressionnantes... et prestigieuses du monde pour les alpinistes. Le pied de la voie normale, comme de la face Sud sont dĠun accs relativement aisŽ, en deux jours de marche depuis Horcones par Confluencia (camp intermŽdiaire, ˆ 3300 m dĠaltitude) : environ 36 km pour Plaza de Mulas (4300 m) et 25 km pour Plaza Francia (4100 m). Une autre entrŽe, par Punta de Vacas, est moins frŽquentŽe (60 km de marche), et conduit ˆ Plaza Argentina (4200 m), autre point de dŽpart pour lĠascension.

            Tout concourt ˆ faire de Plaza de Mulas (bien plus que Plaza Argentina) une destination :

 - Des structures dĠaccueil : un refuge-h™tel et un camp de base, ouverts pendant la saison (15 novembre / 31 mars) ;

 - Les conditions dĠhŽbergement : le refuge-h™tel dĠune capacite de 80 places, avec cuisine, et douches chaudes (payantes) ; au camp de base, des tentes collectives installŽes ˆ demeure durant la saison par chaque compagnie de tourisme-aventure ;

 - Une offre de restauration (alimentation, boisson) au refuge comme au camp de base ;

 - Des structures de communication : tŽlŽphone de la compagnie nationale argentine, internet, courier postal ;

 - La vente de souvenirs : cartes postales, livres, posters, tee-shirts, jusquĠˆ la prŽsence dĠum peintre qui vend ses propres posters et lithographies des lieux ;

 - Un service de transport de bagages, par mžles et mžletiers interposŽs, depuis Horcones jusquĠˆ Confluencia, puis Plaza de Mulas (refuge ou camp de base) ou Plaza Francia ; il sert aussi de service de ravitaillement pour le refuge et le camp de base ;

 - Un service de porteurs, ˆ pied, pour les diffŽrents camps dĠaltitude utilisables (Nido de Condores ˆ 5350 m, Berlin ˆ 5850 m).

Au-delˆ de ces services minimum que les acteurs de lĠoffre proposent aux clients/touristes-aventuriers, une structure de coordination, en terme de contr™le, de surveillance et de sŽcuritŽ, a ŽtŽ mise em place par le Parque et les AutoritŽs provinciales ˆ laquelle participent et cooprent lĠensemble des acteurs commerciaux :

 - Un controle des entrŽes et sorties du Parque par les employŽs de celui-ci, plus pour des raisons de sŽcuritŽ (une personne qui rentre et qui ne ressort pas est considŽrŽe potentiellement comme en situation de danger... ou morte !), et des raisons financires (en 2006-2007, le permis dĠascension cožtait US$ 300)[4] ;

 - Un service public de police pour relever et constater officiellement les accidents (et les morts), et dŽclencher les secours ;

 - La distribution et rŽcupŽration de sacs en plastique pour les dŽchets afin de maintenir en lĠŽtat le capital nature, et donc lĠattractivitŽ touristique des lieux (ˆ lĠopposŽ, on peut considŽrer la route entre Mendoza et Punta del Inca - environ 180 km - comme, probablement, la plus longue dŽchterie ˆ ciel ouvert du monde !) ;

 - Un service privŽ de mŽdecins en contrat avec le Parque, ˆ Confluencia comme au camp de base o il possdent un local spŽcialement amŽnagŽ. Ces mŽdecins se dŽplacent au refuge-h™tel, et ˆ Nido de Condores si nŽcessaire, et sont en relation avec lĠH™pital de Mendoza (service spŽcialisŽ) pour la prŽcision dĠun diagnostic, ou bien lĠŽvacuation dĠun malade ou dĠun blessŽ. Leur activitŽ principale consiste toutefois en lĠinformation et la mise en garde des touristes sur les conditions de lĠascension (lĠAconcagua, malgrŽ son altitude, est prŽsentŽ comme aussi exigeant quĠun sommet de 8000 m en Himalaya[5], eu Žgard aux conditions atmosphŽriques qui y rgnent), mais surtout ˆ surveiller la santŽ et lĠŽtat physique des alpinistes (frŽquence cardiaque, tension artŽrielle, oxygŽnation du sang, Žtat pulmonaire, gelures Žventuelles...) et, si nŽcessaire, retarder une tentative dĠascension Žtant donnŽ le mauvais acclimatement, ou lĠinterdire (en faisant alors signer une dŽcharge de responsabilitŽ par le condidat au sommet), ou encore en faisant rapatrier la personne sur lĠH™pital de Mendoza ;

 - Un service privŽ dĠhŽlicoptres en contrat avec le Parque pour ravitailler la Police et les gardiens du Parque en station ˆ Plaza de Mulas et ˆ Nido de Condores, intervenant pour aller chercher malades et blessŽs ˆ Plaza de Mulas et ˆ Nido de Condores, et les descendre au camp de base ou ˆ lĠentrŽe du Parque o ils se voient pris en charge par leur structure privŽe (on peut supposer que dans un cas trs grave, la personne peut tre immŽdiatement et directement conduite ˆ lĠH™pital de Mendoza).

 

5) LĠAconcagua : du mythe, des symboles, du social

 

            Cependant, jusquĠˆ prŽsent, lĠAconcagua a ŽtŽ prŽsentŽ uniquement ˆ travers les services touristiques qui sont offerts ˆ la clientle des alpinistes. En tant que tel, il constitue donc un lieu touristique, un espace de consommation au sein duquel la clientle peut, va, doit dŽpenser de lĠargent, et crŽer une Žconomie. Mais, il faut bien tenir compte du fait que ce ne sont pas les services qui attirent les alpinistes (mme si, reconnaissons-le, ils incitent grandement ˆ leur venue et facilitent leur vie quotidienne), mais bien quelque chose qui prŽexiste aux services touristiques, ˆ savoir : la montagne.

            En effet, sĠil nĠy avait pas de services touristiques (hŽbergement, transport, tŽlŽcommunication, sŽcuritŽÉ), les touristes dĠaventure, cĠest-ˆ-dire les candidats ˆ lĠascension de lĠAconcagua, viendraient quand mme. Certes, bien moins nombreux (4285 entrŽes en 1999-2000, 4850 en 2000-2001[6], 6490 en 2004-2005[7], 7313 en 2006-2007[8]) dans des conditions bien moins confortables, mais ils seraient lˆ, au camp de base, pour tenter lĠascension de la plus haute montagne des AmŽriques, un mythe.

            Quelques faits obervŽs, et que les photographies prŽsentŽes dans le diaporama illustrent, montrent ˆ lĠŽvidence que le mythe, le symbolique, le social en dŽfinitive, sont les ŽlŽments organisant lĠintŽrt pour lĠAconcagua, et le faisant accŽder au statut de destination touristique.

 

5a) LĠAconcagua, un espace hors du monde, un espace sacrŽ

Il existe deux portes dĠentrŽe pour lĠAconcagua, et deux seulement : Horcones, et Punta de Vacas. Au-delˆ du contr™le exercŽ par les employŽs du Parque, de la distribution des sacs en plastique, de lĠattribution dĠun numŽro, il sĠagit aussi dĠune barrire symbolique qui fait pŽnŽtrer le trekkeur ou lĠalpiniste dans un endroit rŽservŽ, sŽparŽ, au sein duquel nĠimporte qui ne sĠengage pas sans sĠy tre un minimum prŽparŽ, dĠune manire ou dĠune autre (organisation du voyage et de la logistique ; lecture des livres contant les ascensions anciennes ou rŽcentes, les hauts faits et exploits, les drames aussi ; mise en condition psychologique ; achat et prŽparation de son propre matŽriel...). Pour signifier cette coupure, Peter Habeler, qui fut le premier homme avec Reinhold Messner ˆ atteindre le sommet de lĠEverest sans utilisation dĠoxygne artificiel, le 8 mai 1978, dŽclarait ˆ propos de la cascade de glace qui se trouve au-delˆ du camp de base, et qui donne accs ˆ la Combe Ouest (Western Cwm), voie dĠascension nŽpalaise, que celle-ci marque la diffŽrence entre le trekkeur et lĠalpiniste, sŽpare les enfants des grandes personnes... (Habeler, 1979).

            Cette rŽserve, cette sŽparation matŽrialisŽe par lĠentrŽe dans le Parque, se concrŽtise Žgalement, sur le terrain, par lĠŽpreuve que constitue la marche dĠapproche. La plus ou moins grande difficultŽ de celle-ci, sa longueur (36 km ˆ pied), la nŽcessitŽ impŽrieuse de gŽrer lĠacclimatement de son corps ˆ lĠaltitude (on ne passe pas de 2800 m ˆ 4200 m en 24 heures sans consŽquences physiologiques), imposent au trekkeur et ˆ lĠalpiniste um rythme lent qui contribue ˆ renforcer le sentiment de sacralitŽ du lieu, des montagnes, des paysages quĠil a tout le temps dĠadmirer. On ne se prŽcipite pas au devant de lĠAconcagua, la condition humaine doit se plier aux exigences de fait quĠimpose la montagne au corps de lĠalpiniste.

            Aussi, la montŽe ˆ Plaza de Mulas se rŽalise en trois jours minimum, pour une premire Žtape dans le processus dĠacclimatement.

Aprs une premire journŽe de marche qui conduit au camp intermŽdiaire de Confluencia (3300 m), le second jour lĠoccasion est recommandŽe aux alpinistes dĠaller visiter la face Sud de lĠAconcagua, lĠune des parois les plus impressionnantes du monde (prs de 3000 m de hauteur).

Celle-ci a ŽtŽ gravie pour la premire fois en 1954 par une expŽdition franaise, et lĠon se rend sur le lieu du camp de base de lĠŽpoque (Plaza Francia, 4100 m, matŽrialisŽe par un panneau) pour admirer la paroi et, dĠune certaine manire, se prosterner mentalement devant le lieu de multiples exploits au cours de ce dernier demi sicle. En effet, les plus grands alpinistes sont venus ici ouvrir leur propre voie dĠascension qui, bien sžr, porte leur nom, comme la voie Messner par exemple, du nom du premier alpiniste ˆ avoir gravi les quatorze sommets de plus de 8000 m en Himalaya, et sans oxygne.

            Lorsque tout se passe bien, le troisime jour, une longue et harassante journŽe de marche (8 ˆ 10 h, 24 km, 1000 m de dŽnivelŽe, compte non tenu des conditions mŽtŽorologiques) conduit les alpinistes de Confluencia ˆ Plaza de Mulas (4300 m), au Camp de base ou au Refuge-h™tel, au pied mme de la voie normale dĠascension. Lˆ aussi, la dimension de la montagne, la hauteur de la paroi, dĠautant plus impressionnante que lĠalpiniste est ˆ ses pieds, invite celui-ci ˆ concevoir lĠAconcagua comme autre chose quĠun tas de pierres, un amoncellement de rochers inertes recouverts de neige et de glace. Au contraire, cela contribue ˆ lĠapprŽcier comme une entitŽ, un tre ayant sa vie propre, sa volontŽ, ses soubressauts, ses crises, une forme de pouvoir surnaturel auquel lĠalpiniste devra sĠaffronter, se confronter, sĠil veut parvenir ˆ ses fins, atteindre le sommet...

            A cet Žgard, les alpinistes, pourtant des tres qui doivent faire preuve de rationalitŽ, bien souvent guides de haute montagne pour une bonne partie dĠentre eux, qui ont donc ŽtŽ instruits des dangers objectifs de la montagne dans le cadre de leur formation (chutes de pierres, avalanches, risques induits par les conditions mŽtŽrologiques, etc.), dans leurs rŽcits (et au-delˆ dĠune volontŽ narrative consciente de construire lĠaction comme lĠaffrontement ˆ un tre surnaturel), essentialisent la montagne, lui accorde une pensŽe, une volontŽ, et gŽnŽralement de mal faire. Elle est prŽsentŽe comme un monstre[9] (eu Žgard ˆ ses dimensions, ses difficultŽs dĠascension, les risques et dangers quĠelle cache), qui en veut aux hommes (et aux femmes) qui viennent en quelque sorte la profaner. SĠil y a profanation, cĠest bien quĠil y a du sacrŽ (Eliade, 1965).

 

5b) LĠAconcagua, un mythe

Le mythe, selon Claude LŽvi-Strauss (1962), est une histoire que la sociŽtŽ se raconte ˆ elle-mme, et qui dit quelque chose dĠelle-mme. Il en est ainsi pour lĠAconcagua, en particulier ˆ travers la littŽrature du genre qui participe ˆ la constitution de ce mythe : nombreux sont les ouvrages qui en rapportent les ascensions et les exploits, les drames, les figures hŽro•ques, les figures malheureuses aussi, les actions de solidaritŽ et de secours. LĠAconcagua se constitue ainsi en un concentrŽ dĠhistoires humaines, petites ou grandes, plus ou moins glorieuses, et qui sĠimpriment dans la mŽmoire des alpinistes, participant ainsi ˆ la construction de leurs reprŽsentations du monde, et en particulier des montagnes, de lĠalpinisme, des alpinistes, de leurs valeurs, et... de lĠAconcagua !

Quelques faits qui organisent les intŽtrts des alpinistes pour tenter lĠascension de lĠAconcagua :

(i) En premier lieu, la question de lĠaltitude : longtemps, lĠAconcagua a ŽtŽ crŽditŽ dĠune altitude supŽrieure ˆ 7000 m (7035 m, puis 7010 m), tout comme en Afrique le Kilimandjaro Žtait identifiŽ comme supŽrieur ˆ 6000 m (6010m ; 5895 m en rŽalitŽ). Il y a, ici, par ces chiffres ronds, des limites symboliques qui sont instituŽes : le trekkeur, lĠalpiniste dŽpassera une frontire dĠaltitude, atteindra par ses propres moyens un niveau dĠŽlŽvation relativement au niveau de la mer, qui signifie quelque chose, comme une Žtape dans une Žventuelle progression vers des zones plus ŽlevŽes...

            (ii) En second lieu, la question de lĠhistoire, toujours trs prŽsente chez les alpinistes, dĠautant plus prŽsente que les sommets sont ŽlevŽs et prestigieux. Cela participe de lĠinscription de lĠalpiniste dans une sŽrie, commencŽe avant lui par les exploits des pionniers pour rŽaliser la Ç premire È (cĠest ˆ dire parvenir le premier au sommet et y attacher son nom pour lĠŽternitŽ), dans lesquels il met symboliquement ses pas (et, dans notre monde, rares sont les occasions de se sentir en communion par delˆ le temps avec les pionniers), et qui se poursuivra aprs lui...

- La permire ascension (en solitaire) par le guide Suisse Matthias Zurbgiggen, le 14 janvier 1897, dans le cadre de lĠexpŽdition du britannique Edward Fitz Gerald.

 - La premire ascension de la face Sud par une expŽdition franaise en 1954.

 - LĠouverture (en solitaire pour la partie sommitale) dĠune voie nouvelle dans cette mme paroi par Reinhold Messner, le 23 janvier 1974 (seulement 14 voies ont ŽtŽ ouvertes dans la face Sud en 46 ans, entre 1954 et 2000).

- Qui plus est, entre 1926 et 2000, 104 personnes sont mortes dans leur tentative, rŽussie ou non, de lĠascension de lĠAconcagua (Gasques, 2002, 74 & 100). LĠannonce dĠune telle statistique rend dĠautant plus valeureuse la tentative, et plus encore la rŽussite.

            Ainsi, en janvier 1994, Lucien Berardini, leader avec Guido Magnone de lĠexpŽdition franaise ˆ la face Sud en 1954, est revenu pour fter le quarantenaire de lĠascension, avec Hugues Beauzille. Mais, estimant les conditions de neige trop dangereuse, Berardini est allŽ sur la voie normale, pendant que Beauzille demeurait au Sud, joignant ses forces ˆ celles de Pierre Griscelli (guide Corse) et sa cliente CŽline Rambaud. Toutefois, pris dans la tempte, ils ne purent redescendre, sauf Griscelli qui parvint ˆ donner lĠalerte aprs deux jours dĠerrance dans la face. Lorsque lorsque les secours pervinrent ˆ la tente, Hugues Beauzille Žtait mort dĠŽpuisement, CŽline Rambaud atteinte de gelures (Echevarria, 1996).

            Plus important, encore, fut le drame de fŽvrier 1998, lorsque trois alpinistes BrŽsiliens, Mozart Cat‹o (35 ans) et Alexandre Oliveira (24 ans), tous deux de Teres—polis, et Othon Leonardos (23 ans), moururent dans un avalanche dans la face Sud. Mozart Cat‹o Žtait considŽrŽ come lĠum ds deux ou trois meilleurs alpinistes BrŽsiliens, pour son adresse, sa vigueur et son expŽrience. Il avait un motif particulirement important de tenter la face Sud de lĠAconc‡gua, qui Žtait de dŽpasser son dŽclarŽ, le Paranense Waldemar Niclevicz. Les deux alpinistes avaient gravi le mme jour lĠEverest (le 14 mai 1995), mais, de retour au BrŽsil, Mozart Cat‹o accusa son partenaire dĠomettre son nom lĠentreprise. A partir de ce jour, ils ne se parlrent plus. Pour Cat‹o, Oliveira et Leonardos, lĠascension de la face Sud signifiait quĠils seraient les premiers BrŽsiliens ˆ rŽussir cet exploit.

Les faits, tels quĠils ont ŽtŽ rapportŽs dans la presse :

 - Le 1er jour, 31 janvier : Alexandre Oliveira, Mozart Cat‹o et Othon Leonardos nĠatteignent p‡s le lieu prŽvu pour passer la nuit (camp envisagŽ ˆ 5200m) et passent la nuit ˆ 4800m.

 - Les 2e et 3e jours (1er et 2 fŽvrier), ils atteignent le glacier supŽrieur, et une crevasse ˆ 5800 o ils passent la nuit. La tempte de neige se poursuit. LĠŽquipe brŽsilienne attend un jour de plus sur le lieu.

-  Le 4e jour (3 fŽvrier), les alpinistes reprennent leur ascension, malgrŽ le mauvais temps. AprŽs avoir grimpŽ 600 mtres, ils dŽcident de bivouaquer. Une avalanche les emporte ˆ 8 heures du soir.

Lorsque lĠaccident a lieu, ils se trouvent ˆ 6150m dĠaltitude, ˆ peine ˆ 800m de leur objectif. Mozart et Alexandre sont emportŽs au bas de la montagne. Othon reste pendu par une corde de 60 mtres, dans le vide, le long de la paroi gelŽe. Dans cette position, il parvient ˆ sortir la radio de son sac, ˆ composer le numŽro de frŽquence du Parc provincial de lĠAconcagua, avec lequel ses compagnon du camp de base sont en relation. Suspendu dans lĠab”me, avec les jambes brisŽes par lĠimpact de la corde au moment de lĠavalanche, il converse avec D‡lio et Ronaldo par radio pendant 2h30, avant de mourir de froid.

 

5c) LĠAconcagua, un haut lieu symbolique

Haut lieu topographique, lĠAconcagua est donc aussi haut lieu symbolique. Les alpinistes viennent personnellement chercher quelque chose sur lĠAconcagua : la confirmation de leurs capacitŽs dĠalpiniste, un dŽfi physique et mental, une performance, une confirmation de leurs qualitŽs psychologiques, acquŽrir ou confirmer une reputation, franchir une Žtape dans leur carrire dĠalpiniste, etc.

Relativement ˆ cette symbolique de lĠAconcagua, le Refuge-h™tel constitue, ˆ lui seul, en tant que construction en dur, un lieu de permanence, qui perdure au-delˆ du temps et ˆ qui lĠon peut confier ses rŽussites, ses dŽfaites, ses hommages aux personnes aimŽes, chres, ou disparues sur la montagne ou en montagne (ami, frre, compagnon, etc.). Ainsi, le refuge constitue une sorte de mausolŽe, un panthŽon de souvenirs, o lĠon vient accrocher, suspendre les signes du souvenir de son propre exploit, de sa propre souffrance, du souvenir aussi de celui / celle qui nĠest plus...

Ainsi, le refuge est parsemŽ, dans les diffŽrents lieux qui constituent son espace public, de multiples signes dĠappartenance nationale, locale, sportive. Cependant, le rŽfectoire, la salle ou lĠon dŽjeune, d”ne, mais aussi o lĠon se rencontre pour boire un thŽ, lire, jouer aux cartes, discuter, constitue ˆ cet Žgard un lieu unique, ˆ la forte charge Žmotionnelle.

Cette salle est au sens premier du terme un sanctuaire (cĠest-ˆ-dire un lieu saint, sanctifiŽ) dans lequel on vient placarder sur les murs, suspendre au plafond, tout un ensemble dĠobjets significatifs de lĠidentitŽ de chacun et/ou du collectif, annonant la rŽussite, informant de la performance (on a seulement atteint Berlin [5850 m]...), des difficultŽs et des souffrances subies dans une ascension inachevŽe (oedme...), et du souvenir de celui, celle, ceux qui ne sont pas revenus. CĠest la salle des reliques...

            Cette salle, le rŽfectoire, plus que tout autre lieu sur lĠAconcagua, mme le sommet, est celui qui inscrit littŽralement lĠalpiniste dans lĠhistoire au quotidien, celle de lĠanonyme, venu ici pour sĠŽprouver, et qui laisse la trace de cette Žpreuve, plus ou moins joyeuse, ˆ demeure, pour les gŽnŽrations suivantes.

 

5d) LĠAconcagua, un lieu de sociabilitŽ

Mais la montagne est avant tout un lieu de sociabilitŽ et dĠŽchange entre les alpinistes : discuter, raconter des histoires dĠalpinisme et celles concernant cette montagne en particulier (transmission de vive voix de la culture de lĠalpinisme, et construction dĠum sentiment dĠappartenance et dĠidentitŽ propre ˆ ce monde-lˆ ; intŽgration, petit ˆ petit, du langage, du jargon de lĠalpinisme ; acceptation de ses normes et mise aux normes.

Mais aussi, la fonction importante, voire primordiale de la diffusion dĠinformations sur lĠŽtat de la montagne, ses difficulties techniques dĠascension, la qualitŽ du rocher, les conditions de la neige et de la glace, les conditions mŽtŽorologiques, comme le souligne ˆ juste titre Viviane Seigneur (2007).

CĠest aussi, en particulier sur des sommets aussi internationaux que lĠAconcagua, la rencontre avec dĠautres nationalitŽs, le dŽcouverte de manires dĠtre diffŽrentes et, dans le mme temps, de manire incoonsciente, la recherche ou la confirmation des stŽrŽotypes nationaux.

Ainsi, par exemple, ˆ lĠintŽrieur du Refuge-h™tel, uniquement en observant les fanions, tee-shirts, auto-collants et autres marques du passage des diffŽrentes expŽditions qui y ont ŽtŽ laissŽs comme trace du passage ou reliques,  42 nationalitŽs diffŽrentes diffŽrentes ont pu tre identifiŽes en janvier-fŽvrier 2007.

Il faut sĠarrter, ici, sur un fait significatif : la sociabilitŽ produite par le gŽrant du refuge de Plaza des Mulas et son Žquipe (second, filles et garons de salle, cuisinire, ces dernires par la qualitŽ des repas fournis... et la satisfaction de lĠestomac, en haute montagne, dans des conditions de tempŽrature et parfois de farniente obligatoire, est un ŽlŽment important du moral). La bonne humeur, la pratique aisŽe de plusieurs langues (espagnol, franais - presque parfait dž ˆ plusieurs saisons de travail dans un refuge des PyrŽnŽes -, anglais...) permettant lĠŽchange avec tout le monde, la fte organisŽe pour chaque ascension de lĠAconcagua (champagne argentin offert par le gŽrant), c ontribue ˆ produire une ambiance dse sociabilitŽ qui dŽteint sur les pensionnaires.

 

5e) Valeur dĠusage et valeur dĠŽchange (Baudrillard).

La valeur dĠusage de lĠAconcagua, cĠest la tentative dĠascension ˆ prs de 7000m dĠaltitude. Vaincre lĠaltitude (adaptation physiologique ˆ lĠair rarŽfiŽ), dŽpasser la fatigue due ˆ lĠeffort physique (lĠŽpuisement consŽcutif ˆ de longues heures de marche : 10, 12, 15 heures selon les cas, les Žtapes, le jour du sommet Žtant le plus Žpuisant et dangereux, ˆ cause de lĠeuphorie de la montŽe vers le sommet dĠabord, ˆ cause de la fatigue lors de la descente ensuite), rŽaliser une performance sportive (prŽparation physique et mentale).

La valeur dĠŽchange constituŽe par lĠAconcagua, par exemple, cĠest lĠentrŽe dans le monde de la trs haute altitude ; cĠest le voyage vers une destination lointaine ; ce sont les rŽcits que lĠon en fait aprs le retour chez soi ˆ travers les photographies qui sont montrŽes et longuement commentŽes ; ce peut tre, aussi, une sorte dĠenvie que lĠon crŽe chez les autres... et qui va faire se poursuivre le cycle de lĠalpinisme...

 

6) Conclusion

 

            Les observations rŽalisŽes dans le cadre de cette expŽdition ˆ lĠAconcagua, en janvier-fŽvrier 2007, mettent en Žvidence plusieurs aspects :

DĠabord, bien que les alpinistes se considrent gŽnŽralement avant tout comme des sportifs, ils doivent tre apprŽhendŽs essentiellement comme des touristes. Touristes-aventuriers, certes, si lĠon veut reprendre la formule des sciences du tourisme et du sport, mais touristes quand mme[10], cĠest-ˆ-dire une clientle qui consomme, dŽpense de lĠargent, et produit une Žconomie. Les prestataires privŽs du tourisme sportif qui interviennent dans le pŽrimtre de lĠAconcagua lĠont bien compris, et les autoritŽs publiques Žgalement, qui ont mis en place des structures et une organisation qui, dans le cadre dĠune protection de lĠenvironnement dĠune part, mais aussi du capital-image que constitue lĠAconcagua dĠautre part, conserve en lĠŽtat la capacitŽ dĠattraction de la destination (Žquipe mŽdicale, Žquipe de secours).

            Ensuite, une destination touristique de haute altitude comme lĠAconcagua, Žtant donnŽ les conditions particulires dans lesquelles on y sŽjourne (vie sous tente au camp de base, ou dans le refuge-h™tel, et dans le camps dĠaltitude avec les montŽes et descenters inŽvitables), et la durŽe de ce sŽjour (quinze jours ˆ trois semaines), produit de la sociabilitŽ qui demeure un ŽlŽment important dans les souvenirs des aventuriers touristes.

            Enfin, et cĠest peut-tre lĠŽlŽment le plus important de la destination, chacun vient y chercher (et y apporte : cf. les reliques et Žtendards de toutes sortes apposŽs dans le refectoire et lĠensemble de refuge, constituŽ en vŽritable sanctuaire), chacun vient y chercher et y apporte donc du symbolique ˆ travers lĠŽpreuve - au sens initiatique du terme (Raspaud, 2003) - que constitue lĠascension et la montŽe en trs haute altitude. QuelquĠen soit le rŽsultat, rares sont ceux qui ne laissent pas une partie dĠeux-mmes[11], vtement sur lequel on inscrit son nom, qui identifie son origine, ŽlŽments auxquels on rajoute une date (celle de la rŽussite ou de lĠŽchec), autocollant, drapeau national ou rŽgional, fanion du club, etc. Et lĠon sait que le symbolique nĠa pas de prix, et cĠest bien ce qui fait son prix...

 

7) Bibliographie

 

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[1] Le terme ÒsportÓ est ici employŽ par commoditŽ, celui-ci Žtant en train de se constituer ˆ la mme Žpoque en Angleterre.

[2] LĠensemble de ces ŽlŽments est issu de lĠexcellent ouvrage de lĠhistorien Philippe Joutard (1986).

[3] On a dĠailleurs pendant longtemps estimŽ lĠaltitude de lĠAconcagua supŽrieure ˆ 7000 mtres, limite symbolique significative.

[4] US$120 en 1999-2000, US$ 160 en 2000-2001 (source : Gasques, 2002, 84).

[5] Cette faon de prŽsenter lĠAconcagua est ambigue : est-ce du nationalisme pur et simple, une stratŽgie marketing  pour valoriser la destination, ou une stratŽgie mŽdicale pour engager les alpinistes ˆ la prudence et ˆ la raison ?

[6] Source : Gasques, 2002, 81 & 257).

[7] Source : site web du Parque Provincial Aconcagua.

[8] Source : www.aconcaguaexpeditions.com

[9] On peut retenir quelques titres pour illustrer ce propos. En ce qui concerne lĠAconcagua : Gasques (2002), Montanha em fœria. Aventura e drama no cerro Aconcagua, o maior pico de AmŽrica; Aymone (2008), Aconc‡gua. O cume e depois morrer, o ser e a montanha. Mais surtout Niclevicz (2007), Um sonho chamado K2. A conquista brasileira da montanha da morte. Sur cet aspect particulier, Roland Barthes a bien montrŽ comment les journalistes sportifs essentialisent les difficulties rencontrŽes par les coureurs dans les courses cyclistes, en constituant ces difficultŽs comme des tres malŽfiques, des monstres, etc. (Barthes, 1957).

[10] En franais, le terme Ç touriste È est pŽjoratif et, gŽnŽralement, lĠon nĠaime pas se faire traiter de Ç touriste È. Qui plus est, le sportif qui se rend ˆ lĠAconcagua, sommet de prs de 7000m dĠaltitude, sĠengage en terme dĠalpinisme vers une destination Ç classante È (pas autant que lĠEverest, bien sžr) qui procure une Ç distinction È au sens o lĠentend Bourdieu (1979), et qui ne souffre donc pas la confusion.

[11] Parfois au sens physique du terme : les gelures qui feront perdre un orteil, un doigt... ou plus !