Groupe PACTE
Ç Politique(s) Culture(s) Territoire(s) È - sance d 26 juin 2008
LĠAconcagua (6959 m,
Argentine) : destination du tourisme-aventure,
haut lieu mythique et
symbolique
Michel RASPAUD
Doctorat en Sociologie (1984), Habilitation Diriger les Recherches
(1995)
Professeur des Universits
UFR des Activits Physiques et Sportives
Laboratoire Sport et Environnement Social (EA 3742)
Universit
Joseph Fourier - Grenoble I
BP 53 - 38041
Grenoble Cedex 9
Frana
E.mail: Michel.Raspaud@ujf-grenoble.fr
Resum : Cet article
vise comprendre le mode dĠorganisation et de fonctionnement dĠune destination
du tourisme-aventure de haute altitude. Aprs avoir rappel le contenu du
concept de destination touristique,
il dcrit lĠexemple historique de Chamonix. Puis, par la mthode de
lĠobservation participante, dans le cadre dĠune expdition amateur, il analyse
lĠorganisation concrte in situ de la destination Aconcagua. En conclusion, au-del des services proposs,
il souligne que le prix dĠune telle destination renvoie, pour la clientle des
touristes-alpinistes, au sens symbolique qui lui est attribue, aux preuves
physiques et mentales endures, et la sociabilit vcue propre au milieu
culturel de monde de lĠalpinisme.
Palavras-chave : Destination
touristique - Tourisme-aventure - Aconcagua - Valeurs symboliques -
Sociabilit.
Abstract : The aim of this article is to
understand the organization and working process of a high altitude touristic
destination. After the definition of the concept of touristic destination, it
describes the historic example of Chamonix. Then, by the way of the observing
participation method, realized durinf an amateur expedition, the concrete
organization in situ of the Aconcagua destination is analysed. In conclusion, the author
underlines the fact that, more than the services offered, the price of such a
destination is, for the mountaineer clients, in the symbolic sense gived to the
destination, in the physical and mental suffering tried out, and the lived
sociability of the cultural mountaineering world.
Keywords :
Touristic destination - Adventure tourism - Aconcagua - Symbolic values -
Sociability.
1)
Introduction
Depuis une trentaine dĠannes maintenant, ce qui auparavant
tait rserv une lite sportive, professionnnelle et/ou sociale, le tourisme
sportif ou tourisme dĠaventure, sĠest largement diffus dans les populations
relativement privilgies des pays les plus riches de la plante (Amrique du
nord, Europe occidentale, Japon), mais aussi dans ceux qui accdent petit
petit cette catgorie, le Brsil par exemple, pour une partie de leurs
populations tout au moins. Dans le cadre de cet article, les facteurs
favorables ne seront pas analyss, car largement connus : augmentation du
pouvoir dĠachat, amlioration gnrale des conditions de vie (habitat, sant)
et de travail (dveloppement du secteur tertiaire, rduction du temps de
travail, allongement de la dure des congs), accs lĠducation et aux loisirs,
inscription du sport et de lĠducation physique dans les cursus scolaires et
politiques volontaristes des Etats, dveloppement de la pratique sportive comme
facteur de sant et inscription dans la vie quotidienne des populations,
mdiatisation du spectacle et des vedettes (stars) du sport...
Ainsi,
en trs peu de temps, sous forme dĠabord associative puis rapidement
commerciale, dans les annes 1970 et 1980, et surtout dans les annes 1990, le
trekking (dans les Alpes, lĠHimalaya, puis dans le reste du monde : Andes,
Patagonie, Afrique...) est-il devenu, une niche conomique reprsentant
toutefois plusieurs dizaines de millions dĠeuros ou de dollars de chiffre
dĠaffaire pour des socits organisatrices de ces voyages sportifs.
Concomitament, des expditions commerciales ont trouv un public (cĠest--dire
une clientle), certes relativement restreint, mais concret, passionn, souvent
comptent contrairement ce que lĠon en entend dire, et surtout solvable pour
aller en Himalaya, dans les Andes, ou ailleurs. Aussi, le Kilimandjaro,
lĠAconcagua, le Cho Oyu ou lĠEverest constituent-ils des destinations prises
du tourisme sportif ou du tourisme dĠaventure. Ces destinations peuvent
dornavant tre envisages comme des Ç classiques È, mme si elles ne
sont ni banales et ni sans risque, et demandent la fois prparation,
comptence et prudence, lĠaltitude imposant ses exigences la physiologie.
Il
sĠagit, dans cet article, dĠenvisager le mode dĠorganisation et de
fonctionnement dĠune destination du tourisme dĠaventure de haute altitude, en
lĠoccurrence, lĠAconcagua. En terme de mthode, les informations recueillies
sur la destination Aconcagua relvent de plusieurs sources :
-
des ressources
bibliographiques concernant la fois le concept de destination touristique,
lĠorganisation et la coopration des acteurs du tourisme, et lĠAconcagua.
-
De la consulation du
site web du Parque Aconcagua.
-
dĠune observation
participante ralise dans le cadre dĠune expdition amateur entre le dimanche
14 janvier et le samedi 10 fvrier, : Mendoza, Los Penitentes, Punte del
Inca, et dans le Parc de lĠAconcagua du 12 janvier au 6 fvrier (quebrada
Horcones, camp de Confluencia, refuge Plaza de Mulas [du 18 janvier au 6
fvrier] et camp de base de Plaz de Mulas, camps de Canada et Alaska, camp de
Nido de Condores), au cours de laquelle divers entretiens formels et informels
furent raliss avec des acteurs intervenants dans le Parc.
Le
prsent article se dcoupe en quatre parties :
a) La dfinition du concept de destination touristique, tel que lĠentendent les spcialistes, et les
conditions quĠune destination requiert pour exister.
b) Comment, historiquement, le petit village montagnard de Chamonix est
devenu en quelques dcennies ÒLa MecqueÓ de lĠalpinisme et, par ce fait, sĠest
constitu en une destination mondiale majeure du tourisme dĠaventure.
c) LĠAconcagua sera envisag, mme sans habitat permanent (contrairement
Chamonix), comme une destination du tourisme dĠaventure recherche et
prestigieuse, et lĠorganisation et le fonctionnement des acteurs sera prsent.
d) DĠun point de vue sociologique, il sera mis en vidence que les
infrastructures matrielles et les rseaux dĠacteurs pour importants quĠils
soient ne suffisent pas, et quĠil faut que le social, le relationnel, le symbolique,
ce que Baudrillard (1970) appelait Òvaleur dĞchangeÓ, en opposition la
Òvaleur dĠusageÓ, circulent, aient toute leur place, soient efficients pour
quĠune destination touristique fonctionne.
2) QuĠest-ce quĠune destination
touristique ?
Du
point de vue strictement marketing, la destination touristique est un concept qui se dcline en fonction des
marchs. Ainsi, un lieu touristique prendra ou perdra la dimension de
destination selon les segments de march considrs, dans des zones de chalandise
donnes (Gibson, 1999). Une destination touristique est donc un lieu de forte
concentration touristique vis--vis duquel les touristes attendent des
avantages qui constitueront les dterminants de sa capacit dĠattraction
touristique. Une destination peut tre alors, en fonction de son extension
spatiale, un site, une station, une rgion, voire un pays tout entier (Weber,
1998). Autrement dit, toujours en demeurant dans le domaine pragmatique,
concret, une destination constitue la simple projection dĠune conomie
touristique forte, et structure (Hoerner, 1997). Ceci semble corroborer
lĠassertion selon laquelle Ç tout lieu est potentiellement
touristique È. A la limite, il suffirait dĠy crer un service qui
corresponde la demande (Chadefaud, 1988).
Cependant, si pour le touriste, la destination
touristique est galement un espace image, porteur de valeurs, elle est galement un espace de
consommation multiproduits avec une
gestion cohrente. Ainsi, le touriste, de la mme manire que le client dans un
supermarch, navigue travers un univers de prestations dans lequel il ralise
lui-mme son panier, son cocktail (Cornu, 1996). Il existe donc de multiples
scnarii de consommation, dĠautant plus que les facteurs influenant le
comportement et la prise de dcision de la clientle touristique sont nombreux
: les influences du marketing mix, les influences psychologiques,
socioculturelles, de situation, etc. (Dubois & Jolibert, 1998).
Sur le lieu de la destination touristique, le
consommateur va se trouver face aux options suivantes :
- Certains achats ont un caractre
obligatoire pour ne pas dire oblig,
comme se loger, se nourrir. On parlera donc de produit oblig.
- DĠautres sont de vritables
dclencheurs de frquentation de la destination touristique, de son
attractivit. Il sĠagit des produits souhaits ou dsirs. Le plus souvent, ce
sont les lments qui dterminent le choix final du consommateur.
- Enfin, certains achats ne sont pas
prvus lorsque le consommateur arrive sur la destination touristique. Ces
produits, qui au dpart sont inconnus, vont donner lieu des achats
dĠimpulsion, de dcouverte.
En rsum, la destination touristique est un lieu de rencontre entre une offre (dont
lĠespace nĠest quĠune composante, au mme titre quĠune prestation) et une
clientle (touristes et rsidents), quĠil faut savoir comprendre et connatre
afin de se situer au plus prs de ses attentes. Cette attention de tous les
instants reste particulirement dlicate en raison du ncessaire positionnement
du produit tant dans le domaine de lĠaffectif que du rationnel. Mais une
destination touristique est galement un systme - ou ordre local (Friedberg, 1993) - o lĠensemble des acteurs
sĠinscrivent dans un partenariat oblig, en vue de la russite dĠun projet
global et commun. Un projet de destination touristique doit donc sĠattacher
servir le Ç bien commun È. Par consquent, il ne sera pas spcifiquement priv
ou public :
- Dans le contexte dĠune concurrence
internationale, il nĠy a plus de destination unique laquelle aucune autre ne
pourrait se substituer.
- La
comptition entre destinations sĠappuie en premier lieu sur les prix
pratiqus ; elle est galement lie dĠautres facteurs tels que la
scurit, la paix civile, les bonnes conditions sanitaires (la Çbonne
gouvernanceÈ exerce par les pouvoirs publics).
- LĠimage
valorisante du pays, que doivent construire les pouvoirs publics et sur
laquelle les oprateurs peuvent sĠappuyer pour commercialiser leurs produits
(Raharinosy & Raspaud, 2005).
3) Chamonix et la construction historique dĠune destination du tourisme
dĠaventure
En
1741, le village de Chamonix nĠest quĠune bourgade de montagne de la Savoie,
difficilement accessible par un itinraire risqu du fait du mauvais tat de la
voirie, des pics vertigineux, mais aussi du brigandage qui svit. Il est
totalement coup du monde lĠhiver. JusquĠ ce que, cette anne-l, il reoive
la visite de deux voyageurs Anglais, Wyndham et Pocock qui sĠextasient devant
le spectacle ferique que constituent les formes figes extraordinaires du
glacier appel Ç Mer de glace È. Comme cela se pratique lĠpoque
dans lĠaristocratie et chez les lites sociales, ils crivent et envoient de
nombreuses lettres lĠensemble de leurs relations, et le fait devient un objet
de discussions mondaines.
Chamonix
en subira un premier effet au cours des annes qui suivent : un afflux, tout
fait relatif quand mme, de voyageurs qui viendront visiter et admirer cette
merveille, ncessitant et conduisant alors une amlioration des conditions
dĠaccueil dĠune part, invitant quelques personnes sinon se spcialiser, du
moins tre capables dĠaccompagner les visiteurs sur les lieux dĠautre part.
A
cette poque, il faut noter que sous lĠimpulsion des ides rousseauistes, la
reprsentation de la nature se transforme : elle devient lieu de beaut et
dĠadmiration, mais aussi de rgnrescence physique et morale. La ville, espace
scuris par ses remparts devenant, progressivement et inversement, le lieu du
miasme et de la promiscuit, sans compter dj le congestionnement du trafic
urbain comme le dcrit en son temps Louis-Sbastien Mercier (1781-1788).
Moins
dĠun demi-sicle plus tard, un second vnement, plus considrable encore,
construit dfinitivement la vocation de Chamonix. Sous lĠimpulsion dĠHorace
Benedict de Saussure (par lĠoffre dĠune somme dĠargent qui y parviendrait ou
trouverait um itinraire dĠaccs), savant genevois qui voulait raliser des
relevs scientifiques son sommet, deux chamoniards, le cristalier et chasseur
de chamois Jacques Balmat et le mdecin Michel-Gabriel Paccard, parviennent
la cime du Mont Blanc, en fin dĠaprs-midi, le 8 aot 1786.
L
aussi, un certain nombre de reprsentations de la montagne auront d tre
dpasses pour que cette ascension se ralise : espace utilitaire, la montagne
est, dans lĠimaginaire populaire des autochtones, peuple dĠtre terrifiants
(dragons, monstres...), et lĠon ne ressort pas vivant dĠune nuit passe en
haute montagne... Ce que Jacques Balmat fit plus ou moins malgr lui...
La
nouvelle de lĠascention est alors rpandue rapidement dans toutes les elites
europennes, par le mme mode de diffusion que prcdemment, et renforce ainsi
la position de Chamonix.
Ce
nĠest, toutefois, quĠaprs la Rvolution de 1789, et surtout la fin de
lĠpisode napolonien dont les guerres ensanglantent tout le continent europen
que Chamonix se construira comme destination touristique par ses splendeurs
naturelles et son objectif de sport-aventure[1] :
- Augmentation de la capacite
dĠaccueil,
- Amlioration des conditions
dĠhbergement,
- Spcialisation et
hirarchisation de ÒprofessionnelsÓ de la montagne (guides, porteurs),
- Sous lĠimpulsion de la
municipalit, organisation et structuration de la ÒprofessionÓ, dans la
premire Compagnie de guides ds 1823 (avec instauration du Òtour de rleÓ pour
garantir le travail tous et la cration dĠune caisse de solidarit),
- Constitution de rseaux dĠacteurs ayant des interts communs (hteliers,
commerants, guides, porteursÉ),
- Mise en place de rituels et
de symboles :
- Dpart matinal des ascensionnistes et
de la caravane devant lĠensemble des villageois
rassembls,
- Accompagnement par quelques
villageois de lĠexpdition jusquĠ une certaine limite au-del de laquelle ne
sĠaventure que la caravane,
- Suivi de la progression de
lĠexpdition la longue vue depuis le village ou depuis les montagnes
alentours,
- Coups de canons tirs au village pour
annoncer lĠarrive de la caravane au sommet
du Mont Blanc,
- Retour et dfil dans le village sous
les vivas de la foule (la russite dĠune expdition est chaque fois un
exploit et un vnement qui conforte la notorit et renforce le pouvoir
dĠattractivit de Chamonix),
- Les ascensionnistes offrent
traditionnellement un repas de gala, dans lĠauberge ou lĠhtel qui les
accueillent, aux guides et porteurs,
- Le syndic du village remet aux
ascensionnistes un document officiel attestant de leur russite sous
certification des guides[2].
4) LĠAconcagua (6962m) : une destination contemporaine du tourisme
dĠaventure
Bien
que nĠayant pas dĠhabitat /
habitant permanent sur lĠensemble de lĠanne, le Cerro Aconcagua doit cependant
tre considr comme une destination du tourisme dĠaventure, au sens
du concept de la science du tourisme.
En
premier lieu, il sĠagit dĠune attraction, par le fait que cĠest la plus haute montagne des Amriques et du monde en
dehors de lĠAsie[3], et que sa face Sud dĠune lvation de prs de
3000 mtres est lĠune des plus gigantesques, impressionnantes... et
prestigieuses du monde pour les alpinistes. Le pied de la voie normale, comme
de la face Sud sont dĠun accs relativement ais, en deux jours de marche
depuis Horcones par Confluencia (camp intermdiaire, 3300 m dĠaltitude) :
environ 36 km pour Plaza de Mulas (4300 m) et 25 km pour Plaza Francia (4100
m). Une autre entre, par Punta de Vacas, est moins frquente (60 km de
marche), et conduit Plaza Argentina (4200 m), autre point de dpart pour
lĠascension.
Tout
concourt faire de Plaza de Mulas (bien plus que Plaza Argentina) une destination
:
- Des structures dĠaccueil :
un refuge-htel et un camp de base, ouverts pendant la saison (15 novembre / 31 mars) ;
- Les conditions dĠhbergement
: le refuge-htel dĠune capacite de 80 places, avec cuisine, et douches chaudes
(payantes) ; au camp de base, des tentes collectives installes demeure
durant la saison par chaque compagnie de tourisme-aventure ;
- Une offre de restauration
(alimentation, boisson) au refuge comme au camp de base ;
- Des structures de
communication : tlphone de la compagnie nationale argentine, internet,
courier postal ;
- La vente de souvenirs :
cartes postales, livres, posters, tee-shirts, jusquĠ la prsence dĠum peintre
qui vend ses propres posters et lithographies des lieux ;
- Un service de transport de
bagages, par mles et mletiers interposs, depuis Horcones jusquĠ
Confluencia, puis Plaza de Mulas (refuge ou camp de base) ou Plaza Francia ; il
sert aussi de service de ravitaillement pour le refuge et le camp de base ;
- Un service de porteurs,
pied, pour les diffrents camps dĠaltitude utilisables (Nido de Condores 5350
m, Berlin 5850 m).
Au-del de ces services minimum que les acteurs de
lĠoffre proposent aux clients/touristes-aventuriers, une structure de coordination, en terme de contrle,
de surveillance et de scurit, a t mise em place par le Parque et les
Autorits provinciales laquelle participent et cooprent lĠensemble des
acteurs commerciaux :
- Un controle des entres et
sorties du Parque par les employs de celui-ci, plus pour des raisons de
scurit (une personne qui rentre et qui ne ressort pas est considre
potentiellement comme en situation de danger... ou morte !), et des raisons
financires (en 2006-2007, le permis dĠascension cotait US$ 300)[4] ;
- Un service public de police
pour relever et constater officiellement les accidents (et les morts), et
dclencher les secours ;
- La distribution et
rcupration de sacs en plastique pour les dchets afin de maintenir en lĠtat
le capital nature, et donc lĠattractivit touristique des lieux (
lĠoppos, on peut considrer la route entre Mendoza et Punta del Inca - environ
180 km - comme, probablement, la plus longue dchterie ciel ouvert du monde
!) ;
- Un service priv de mdecins
en contrat avec le Parque, Confluencia comme au camp de base o il possdent
un local spcialement amnag. Ces mdecins se dplacent au refuge-htel, et
Nido de Condores si ncessaire, et sont en relation avec lĠHpital de Mendoza
(service spcialis) pour la prcision dĠun diagnostic, ou bien lĠvacuation
dĠun malade ou dĠun bless. Leur activit principale consiste toutefois en
lĠinformation et la mise en garde des touristes sur les conditions de
lĠascension (lĠAconcagua, malgr son altitude, est prsent comme aussi
exigeant quĠun sommet de 8000 m en Himalaya[5],
eu gard aux conditions atmosphriques qui y rgnent), mais surtout
surveiller la sant et lĠtat physique des alpinistes (frquence cardiaque,
tension artrielle, oxygnation du sang, tat pulmonaire, gelures ventuelles...)
et, si ncessaire, retarder une tentative dĠascension tant donn le mauvais
acclimatement, ou lĠinterdire (en faisant alors signer une dcharge de
responsabilit par le condidat au sommet), ou encore en faisant rapatrier la
personne sur lĠHpital de Mendoza ;
- Un service priv
dĠhlicoptres en contrat avec le Parque pour ravitailler la Police et les
gardiens du Parque en station Plaza de Mulas et Nido de Condores,
intervenant pour aller chercher malades et blesss Plaza de Mulas et Nido
de Condores, et les descendre au camp de base ou lĠentre du Parque o ils se
voient pris en charge par leur structure prive (on peut supposer que dans un
cas trs grave, la personne peut tre immdiatement et directement conduite
lĠHpital de Mendoza).
5) LĠAconcagua : du mythe, des symboles, du social
Cependant,
jusquĠ prsent, lĠAconcagua a t prsent uniquement travers les services
touristiques qui sont offerts la clientle des alpinistes. En tant que tel,
il constitue donc un lieu touristique, un espace de consommation au sein duquel
la clientle peut, va, doit dpenser de lĠargent, et crer une conomie. Mais,
il faut bien tenir compte du fait que ce ne sont pas les services qui attirent
les alpinistes (mme si, reconnaissons-le, ils incitent grandement leur venue
et facilitent leur vie quotidienne), mais bien quelque chose qui prexiste aux
services touristiques, savoir : la montagne.
En
effet, sĠil nĠy avait pas de services touristiques (hbergement, transport,
tlcommunication, scuritÉ), les touristes dĠaventure, cĠest--dire les
candidats lĠascension de lĠAconcagua, viendraient quand mme. Certes, bien
moins nombreux (4285 entres en 1999-2000, 4850 en 2000-2001[6],
6490 en 2004-2005[7], 7313 en
2006-2007[8])
dans des conditions bien moins confortables, mais ils seraient l, au camp de
base, pour tenter lĠascension de la plus haute montagne des Amriques, un mythe.
Quelques
faits obervs, et que les photographies prsentes dans le diaporama
illustrent, montrent lĠvidence que le mythe, le symbolique, le social en
dfinitive, sont les lments organisant lĠintrt pour lĠAconcagua, et le
faisant accder au statut de destination touristique.
5a) LĠAconcagua, un espace hors du monde, un espace sacr
Il existe deux portes dĠentre pour lĠAconcagua, et deux seulement :
Horcones, et Punta de Vacas. Au-del du contrle exerc par les employs du
Parque, de la distribution des sacs en plastique, de lĠattribution dĠun numro,
il sĠagit aussi dĠune barrire symbolique qui fait pntrer le trekkeur ou
lĠalpiniste dans un endroit rserv, spar, au sein duquel
nĠimporte qui ne sĠengage pas sans sĠy tre un minimum prpar, dĠune manire
ou dĠune autre (organisation du voyage et de la logistique ; lecture des livres
contant les ascensions anciennes ou rcentes, les hauts faits et exploits, les
drames aussi ; mise en condition psychologique ; achat et prparation de son
propre matriel...). Pour signifier cette coupure, Peter Habeler, qui fut le
premier homme avec Reinhold Messner atteindre le sommet de lĠEverest sans
utilisation dĠoxygne artificiel, le 8 mai 1978, dclarait propos de la
cascade de glace qui se trouve au-del du camp de base, et qui donne accs la
Combe Ouest (Western Cwm), voie dĠascension npalaise, que celle-ci marque la diffrence
entre le trekkeur et lĠalpiniste, spare les enfants des grandes personnes...
(Habeler, 1979).
Cette
rserve, cette sparation matrialise par lĠentre dans le Parque, se
concrtise galement, sur le terrain, par lĠpreuve que constitue la marche dĠapproche. La plus ou
moins grande difficult de celle-ci, sa longueur (36 km pied), la ncessit
imprieuse de grer lĠacclimatement de son corps lĠaltitude (on ne passe pas
de 2800 m 4200 m en 24 heures sans consquences physiologiques), imposent au
trekkeur et lĠalpiniste um rythme lent qui contribue renforcer le sentiment
de sacralit du lieu, des montagnes, des paysages quĠil a tout le temps
dĠadmirer. On ne se prcipite pas au devant de lĠAconcagua, la condition
humaine doit se plier aux exigences de fait quĠimpose la montagne au corps de
lĠalpiniste.
Aussi,
la monte Plaza de Mulas se ralise en trois jours minimum, pour une premire
tape dans le processus dĠacclimatement.
Aprs une premire journe de marche qui conduit
au camp intermdiaire de Confluencia (3300 m), le second jour lĠoccasion est
recommande aux alpinistes dĠaller visiter la face Sud de lĠAconcagua, lĠune
des parois les plus impressionnantes du monde (prs de 3000 m de hauteur).
Celle-ci a t gravie pour la premire fois en
1954 par une expdition franaise, et lĠon se rend sur le lieu du camp de base
de lĠpoque (Plaza Francia, 4100 m, matrialise par un panneau) pour admirer
la paroi et, dĠune certaine manire, se prosterner mentalement devant le lieu
de multiples exploits au cours de ce dernier demi sicle. En effet, les plus
grands alpinistes sont venus ici ouvrir leur propre voie dĠascension qui, bien
sr, porte leur nom, comme la voie Messner par exemple, du nom du premier alpiniste avoir gravi les quatorze sommets
de plus de 8000 m en Himalaya, et sans oxygne.
Lorsque
tout se passe bien, le troisime jour, une longue et harassante journe de
marche (8 10 h, 24 km, 1000 m de dnivele, compte non tenu des conditions
mtorologiques) conduit les alpinistes de Confluencia Plaza de Mulas (4300
m), au Camp de base ou au Refuge-htel, au pied mme de la voie normale
dĠascension. L aussi, la dimension de la montagne, la hauteur de la paroi,
dĠautant plus impressionnante que lĠalpiniste est ses pieds, invite celui-ci
concevoir lĠAconcagua comme autre chose quĠun tas de pierres, un
amoncellement de rochers inertes recouverts de neige et de glace. Au contraire,
cela contribue lĠapprcier comme une entit, un tre ayant sa vie propre, sa
volont, ses soubressauts, ses crises, une forme de pouvoir surnaturel auquel
lĠalpiniste devra sĠaffronter, se confronter, sĠil veut parvenir ses fins,
atteindre le sommet...
A
cet gard, les alpinistes, pourtant des tres qui doivent faire preuve de
rationalit, bien souvent guides de haute montagne pour une bonne partie
dĠentre eux, qui ont donc t instruits des dangers objectifs de la montagne
dans le cadre de leur formation (chutes de pierres, avalanches, risques induits
par les conditions mtrologiques, etc.), dans leurs rcits (et au-del dĠune
volont narrative consciente de construire lĠaction comme lĠaffrontement un
tre surnaturel), essentialisent la montagne, lui accorde une pense, une volont, et gnralement de mal
faire. Elle est prsente comme un monstre[9] (eu gard ses dimensions, ses difficults
dĠascension, les risques et dangers quĠelle cache), qui en veut aux hommes (et
aux femmes) qui viennent en quelque sorte la profaner. SĠil y a profanation,
cĠest bien quĠil y a du sacr (Eliade, 1965).
5b) LĠAconcagua, un mythe
Le mythe, selon Claude Lvi-Strauss (1962), est une histoire que la socit
se raconte elle-mme, et qui dit quelque chose dĠelle-mme. Il en est ainsi
pour lĠAconcagua, en particulier travers la littrature du genre qui
participe la constitution de ce mythe : nombreux sont les ouvrages qui
en rapportent les ascensions et les exploits, les drames, les figures
hroques, les figures malheureuses aussi, les actions de solidarit et de
secours. LĠAconcagua se constitue ainsi en un concentr dĠhistoires humaines,
petites ou grandes, plus ou moins glorieuses, et qui sĠimpriment dans la
mmoire des alpinistes, participant ainsi la construction de leurs
reprsentations du monde, et en particulier des montagnes, de lĠalpinisme, des
alpinistes, de leurs valeurs, et... de lĠAconcagua !
Quelques faits qui organisent les inttrts des
alpinistes pour tenter lĠascension de lĠAconcagua :
(i) En premier lieu, la question de lĠaltitude : longtemps, lĠAconcagua a t crdit dĠune
altitude suprieure 7000 m (7035 m, puis 7010 m), tout comme en Afrique le
Kilimandjaro tait identifi comme suprieur 6000 m (6010m ; 5895 m en
ralit). Il y a, ici, par ces chiffres ronds, des limites symboliques qui sont institues : le trekkeur,
lĠalpiniste dpassera une frontire dĠaltitude, atteindra par ses propres
moyens un niveau dĠlvation relativement au niveau de la mer, qui signifie quelque chose, comme une tape dans une
ventuelle progression vers des zones plus leves...
(ii)
En second lieu, la question de lĠhistoire, toujours trs prsente chez les
alpinistes, dĠautant plus prsente que les sommets sont levs et prestigieux.
Cela participe de lĠinscription de lĠalpiniste dans une srie, commence avant
lui par les exploits des pionniers pour raliser la Ç premire È
(cĠest dire parvenir le premier au sommet et y attacher son nom pour
lĠternit), dans lesquels il met symboliquement ses pas (et, dans notre monde,
rares sont les occasions de se sentir en communion par del le temps avec les
pionniers), et qui se poursuivra aprs lui...
- La permire ascension (en
solitaire) par le guide Suisse Matthias Zurbgiggen, le 14 janvier 1897, dans le
cadre de lĠexpdition du britannique Edward Fitz Gerald.
- La
premire ascension de la face Sud par une expdition franaise en 1954.
-
LĠouverture (en solitaire pour la partie sommitale) dĠune voie nouvelle dans
cette mme paroi par Reinhold Messner, le 23 janvier 1974 (seulement 14 voies
ont t ouvertes dans la face Sud en 46 ans, entre 1954 et 2000).
- Qui plus est, entre 1926 et 2000,
104 personnes sont mortes dans leur tentative, russie ou non, de lĠascension
de lĠAconcagua (Gasques, 2002, 74 & 100). LĠannonce dĠune telle statistique
rend dĠautant plus valeureuse la tentative, et plus encore la russite.
Ainsi,
en janvier 1994, Lucien Berardini, leader avec Guido Magnone de lĠexpdition
franaise la face Sud en 1954, est revenu pour fter le quarantenaire de
lĠascension, avec Hugues Beauzille. Mais, estimant les conditions de neige trop
dangereuse, Berardini est all sur la voie normale, pendant que Beauzille
demeurait au Sud, joignant ses forces celles de Pierre Griscelli (guide
Corse) et sa cliente Cline Rambaud. Toutefois, pris dans la tempte, ils ne
purent redescendre, sauf Griscelli qui parvint donner lĠalerte aprs deux
jours dĠerrance dans la face. Lorsque lorsque les secours pervinrent la
tente, Hugues Beauzille tait mort dĠpuisement, Cline Rambaud atteinte de
gelures (Echevarria, 1996).
Plus
important, encore, fut le drame de fvrier 1998, lorsque trois alpinistes
Brsiliens, Mozart Cato (35 ans) et Alexandre Oliveira (24 ans), tous deux de
Terespolis, et Othon Leonardos (23 ans), moururent dans un avalanche dans la
face Sud. Mozart Cato tait considr come lĠum ds deux ou trois meilleurs
alpinistes Brsiliens, pour son adresse, sa vigueur et son exprience. Il avait
un motif particulirement important de tenter la face Sud de lĠAconcgua, qui
tait de dpasser son dclar, le Paranense Waldemar Niclevicz. Les deux
alpinistes avaient gravi le mme jour lĠEverest (le 14 mai 1995), mais, de
retour au Brsil, Mozart Cato accusa son partenaire dĠomettre son nom
lĠentreprise. A partir de ce jour, ils ne se parlrent plus. Pour Cato,
Oliveira et Leonardos, lĠascension de la face Sud signifiait quĠils seraient
les premiers Brsiliens russir cet exploit.
Les faits, tels quĠils ont t rapports dans la
presse :
- Le 1er jour, 31
janvier : Alexandre Oliveira, Mozart Cato et Othon Leonardos nĠatteignent
ps le lieu prvu pour passer la nuit (camp envisag 5200m) et passent la
nuit 4800m.
- Les 2e et 3e
jours (1er et 2 fvrier), ils atteignent le glacier suprieur, et
une crevasse 5800 o ils passent la nuit. La tempte de neige se poursuit.
LĠquipe brsilienne attend un jour de plus sur le lieu.
- Le 4e jour (3
fvrier), les alpinistes reprennent leur ascension, malgr le mauvais temps.
Aprs avoir grimp 600 mtres, ils dcident de bivouaquer. Une avalanche les
emporte 8 heures du soir.
Lorsque lĠaccident a lieu, ils se trouvent 6150m
dĠaltitude, peine 800m de leur objectif. Mozart et Alexandre sont emports
au bas de la montagne. Othon reste pendu par une corde de 60 mtres, dans le
vide, le long de la paroi gele. Dans cette position, il parvient sortir la
radio de son sac, composer le numro de frquence du Parc provincial de
lĠAconcagua, avec lequel ses compagnon du camp de base sont en relation.
Suspendu dans lĠabme, avec les jambes brises par lĠimpact de la corde au
moment de lĠavalanche, il converse avec Dlio et Ronaldo par radio pendant
2h30, avant de mourir de froid.
5c) LĠAconcagua, un haut lieu symbolique
Haut lieu topographique, lĠAconcagua est donc aussi haut lieu symbolique.
Les alpinistes viennent personnellement chercher quelque chose sur lĠAconcagua
: la confirmation de leurs capacits dĠalpiniste, un dfi physique et mental,
une performance, une confirmation de leurs qualits psychologiques, acqurir ou
confirmer une reputation, franchir une tape dans leur carrire dĠalpiniste,
etc.
Relativement cette symbolique de lĠAconcagua, le
Refuge-htel constitue, lui seul, en tant que construction en dur, un lieu de
permanence, qui perdure au-del du temps et qui lĠon peut confier ses
russites, ses dfaites, ses hommages aux personnes aimes, chres, ou
disparues sur la montagne ou en montagne (ami, frre, compagnon, etc.). Ainsi,
le refuge constitue une sorte de mausole, un panthon de souvenirs, o lĠon
vient accrocher, suspendre les signes du souvenir de son propre exploit, de sa
propre souffrance, du souvenir aussi de celui / celle qui nĠest plus...
Ainsi, le refuge est parsem, dans les diffrents
lieux qui constituent son espace public, de multiples signes dĠappartenance
nationale, locale, sportive. Cependant, le rfectoire, la salle ou lĠon djeune,
dne, mais aussi o lĠon se rencontre pour boire un th, lire, jouer aux
cartes, discuter, constitue cet gard un lieu unique, la forte charge
motionnelle.
Cette salle est au sens premier du terme un sanctuaire (cĠest--dire un lieu saint, sanctifi) dans lequel on vient placarder sur les murs, suspendre au plafond, tout
un ensemble dĠobjets significatifs de lĠidentit de chacun et/ou du collectif, annonant la russite, informant
de la performance (on a seulement atteint Berlin [5850 m]...), des difficults
et des souffrances subies dans une ascension inacheve (oedme...), et du
souvenir de celui, celle, ceux qui ne sont pas revenus. CĠest la salle des reliques...
Cette
salle, le rfectoire, plus que tout autre lieu sur lĠAconcagua, mme le sommet,
est celui qui inscrit littralement lĠalpiniste dans lĠhistoire au quotidien,
celle de lĠanonyme, venu ici pour sĠprouver, et qui laisse la trace de cette preuve, plus ou
moins joyeuse, demeure, pour
les gnrations suivantes.
5d) LĠAconcagua, un lieu de sociabilit
Mais la montagne est avant tout un lieu de sociabilit et dĠchange entre
les alpinistes : discuter, raconter des histoires dĠalpinisme et celles
concernant cette montagne en particulier (transmission de vive voix de la
culture de lĠalpinisme, et construction dĠum sentiment dĠappartenance et
dĠidentit propre ce monde-l ; intgration, petit petit, du langage, du
jargon de lĠalpinisme ; acceptation de ses normes et mise aux normes.
Mais aussi, la fonction importante, voire
primordiale de la diffusion dĠinformations sur lĠtat de la montagne, ses
difficulties techniques dĠascension, la qualit du rocher, les conditions de la
neige et de la glace, les conditions mtorologiques, comme le souligne juste
titre Viviane Seigneur (2007).
CĠest aussi, en particulier sur des sommets aussi
internationaux que lĠAconcagua, la rencontre avec dĠautres nationalits, le
dcouverte de manires dĠtre diffrentes et, dans le mme temps, de manire
incoonsciente, la recherche ou la confirmation des strotypes nationaux.
Ainsi, par exemple, lĠintrieur du Refuge-htel,
uniquement en observant les fanions, tee-shirts, auto-collants et autres
marques du passage des diffrentes expditions qui y ont t laisss comme
trace du passage ou reliques, 42
nationalits diffrentes diffrentes ont pu tre identifies en janvier-fvrier
2007.
Il faut sĠarrter, ici, sur un fait
significatif : la sociabilit produite par le grant du refuge de Plaza
des Mulas et son quipe (second, filles et garons de salle, cuisinire, ces
dernires par la qualit des repas fournis... et la satisfaction de lĠestomac,
en haute montagne, dans des conditions de temprature et parfois de farniente
obligatoire, est un lment important du moral). La bonne humeur, la pratique
aise de plusieurs langues (espagnol, franais - presque parfait d plusieurs
saisons de travail dans un refuge des Pyrnes -, anglais...) permettant
lĠchange avec tout le monde, la fte organise pour chaque ascension de
lĠAconcagua (champagne argentin offert par le grant), c ontribue produire
une ambiance dse sociabilit qui dteint sur les pensionnaires.
5e) Valeur dĠusage et valeur dĠchange (Baudrillard).
La valeur dĠusage de lĠAconcagua, cĠest la tentative dĠascension prs de
7000m dĠaltitude. Vaincre lĠaltitude (adaptation physiologique lĠair
rarfi), dpasser la fatigue due lĠeffort physique (lĠpuisement conscutif
de longues heures de marche : 10, 12, 15 heures selon les cas, les tapes, le
jour du sommet tant le plus puisant et dangereux, cause de lĠeuphorie de la
monte vers le sommet dĠabord, cause de la fatigue lors de la descente
ensuite), raliser une performance sportive (prparation physique et mentale).
La valeur dĠchange constitue par lĠAconcagua,
par exemple, cĠest lĠentre dans le monde de la trs haute altitude ; cĠest le
voyage vers une destination lointaine ; ce sont les rcits que lĠon en fait
aprs le retour chez soi travers les photographies qui sont montres et
longuement commentes ; ce peut tre, aussi, une sorte dĠenvie que lĠon cre
chez les autres... et qui va faire se poursuivre le cycle de lĠalpinisme...
6) Conclusion
Les
observations ralises dans le cadre de cette expdition lĠAconcagua, en
janvier-fvrier 2007, mettent en vidence plusieurs aspects :
DĠabord, bien que les alpinistes se considrent
gnralement avant tout comme des sportifs, ils doivent tre apprhends
essentiellement comme des touristes. Touristes-aventuriers, certes, si lĠon
veut reprendre la formule des sciences du tourisme et du sport, mais touristes quand mme[10],
cĠest--dire une clientle qui consomme, dpense de lĠargent, et produit une
conomie. Les prestataires privs du tourisme sportif qui interviennent dans le
primtre de lĠAconcagua lĠont bien compris, et les autorits publiques
galement, qui ont mis en place des structures et une organisation qui, dans le
cadre dĠune protection de lĠenvironnement dĠune part, mais aussi du
capital-image que constitue lĠAconcagua dĠautre part, conserve en lĠtat la
capacit dĠattraction de la destination (quipe mdicale, quipe de secours).
Ensuite,
une destination touristique de haute altitude comme lĠAconcagua, tant donn
les conditions particulires dans lesquelles on y sjourne (vie sous tente au
camp de base, ou dans le refuge-htel, et dans le camps dĠaltitude avec les
montes et descenters invitables), et la dure de ce sjour (quinze jours
trois semaines), produit de la sociabilit qui demeure un lment important
dans les souvenirs des aventuriers touristes.
Enfin,
et cĠest peut-tre lĠlment le plus important de la destination, chacun vient
y chercher (et y apporte : cf. les reliques et tendards de toutes sortes
apposs dans le refectoire et lĠensemble de refuge, constitu en vritable
sanctuaire), chacun vient y chercher et y apporte donc du symbolique travers
lĠpreuve - au sens initiatique du terme (Raspaud, 2003) - que constitue
lĠascension et la monte en trs haute altitude. QuelquĠen soit le rsultat,
rares sont ceux qui ne laissent pas une partie dĠeux-mmes[11],
vtement sur lequel on inscrit son nom, qui identifie son origine, lments
auxquels on rajoute une date (celle de la russite ou de lĠchec), autocollant,
drapeau national ou rgional, fanion du club, etc. Et lĠon sait que le
symbolique nĠa pas de prix, et cĠest bien ce qui fait son prix...
7)
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[1] Le terme ÒsportÓ est ici employ par commodit,
celui-ci tant en train de se constituer la mme poque en Angleterre.
[2] LĠensemble de ces lments est issu de
lĠexcellent ouvrage de lĠhistorien Philippe Joutard (1986).
[3] On a dĠailleurs pendant longtemps estim
lĠaltitude de lĠAconcagua suprieure 7000 mtres, limite symbolique
significative.
[4] US$120 en 1999-2000, US$ 160 en 2000-2001
(source : Gasques, 2002, 84).
[5] Cette faon de prsenter
lĠAconcagua est ambigue : est-ce du nationalisme pur et simple, une
stratgie marketing pour valoriser
la destination, ou une stratgie mdicale pour engager les alpinistes la
prudence et la raison ?
[6] Source : Gasques, 2002, 81 & 257).
[7] Source : site web du Parque Provincial
Aconcagua.
[8] Source : www.aconcaguaexpeditions.com
[9] On peut retenir quelques titres pour illustrer ce
propos. En ce qui concerne lĠAconcagua : Gasques (2002), Montanha em fria. Aventura e drama no cerro Aconcagua, o maior pico de Amrica; Aymone (2008), Aconcgua. O cume e depois morrer, o ser e a
montanha. Mais surtout Niclevicz (2007), Um
sonho chamado K2. A conquista brasileira da montanha da morte. Sur cet aspect
particulier, Roland Barthes a bien montr comment les journalistes sportifs essentialisent les difficulties rencontres par les coureurs
dans les courses cyclistes, en constituant ces difficults comme des tres
malfiques, des monstres, etc. (Barthes, 1957).
[10] En franais, le terme Ç touriste È est
pjoratif et, gnralement, lĠon nĠaime pas se faire traiter de
Ç touriste È. Qui plus est, le sportif qui se rend lĠAconcagua,
sommet de prs de 7000m dĠaltitude, sĠengage en terme dĠalpinisme vers une destination
Ç classante È (pas autant que lĠEverest, bien sr) qui procure une
Ç distinction È au sens o lĠentend Bourdieu (1979), et qui ne
souffre donc pas la confusion.
[11] Parfois au sens physique du terme : les gelures
qui feront perdre un orteil, un doigt... ou plus !