Les visages de la gentrification
Marie-Paule Thomas
Laboratoire de Sociologie Urbaine
Ecole Polytechnique Fdrale de
Lausanne
I. Introduction
Depuis une cinquantaine dĠannes en Europe, de nombreux
changements sont survenus tant en matire de dveloppement territorial
quĠvolution socio-dmographique passant progressivement de la socit
industrielle la socit informationnelle : accroissement de la mobilit,
dveloppement des technologies de lĠinformation et de la communication,
transformation du rapport au travail, de la vie sociale et politique, volution
des structures familiales. Cette srie de mutations socio-conomiques engendre
des rapports au territoire et la ville renouvel. Nous sommes rentrs dans
lĠre de la socit en rseaux (Beck, 2006). Selon
Donzelot, lĠvolution du phnomne urbain nous amne vers des formes de ville
tripartites. Celui-ci
parle dĠune segmentation au sein dĠune ville trois vitesses entre
gentrification, priurbanisation et relgation. LĠmergence de la socit en rseaux
et son corollaire : la gentrification - revalorisation
de lĠenvironnement rsidentiel coupl un changement de population aspirant
vivre en cÏur de ville
- est lĠun des principaux mouvements dans la restructuration urbaine
contemporaine.
Depuis lĠinvention de ce terme par R. Glass (1963), les
acceptions de ce terme se sont considrablement largies, intgrant non
seulement les changements sociaux, mais aussi les changements conomiques issus
de la monte en puissance des villes globales (Butler 2006). Le dveloppement en rseau permet le
dploiement de modes de vie urbain de plus en plus diversifis :
les gentrifieurs sont ainsi les acteurs qui servent la nouvelle conomie
mondiale et qui alimentent la mtropolisation (Sassen 1996). Un groupe dĠauteurs lie le regain
dĠattractivit des centres aux changements dmographiques et culturels,
notamment lĠaugmentation de la bi-activit. (Donzelot, 2004).
Nous proposons dĠanalyser la gentrification par
lĠanalyse de la trajectoire sociale, urbaine et politique de six quartiers
dĠIle de France ayant les mmes caractristiques de base : grande diversit
socio-culturelle et ethnique, ancien tissu industriel et faubourien,
politiquement orients gauche. Un point structurant de la recherche a t
dĠtudier les corrlations entre formes urbaines, usages/aspirations et actions
publiques. LĠobjectif est de mettre en vidence une diversit des trajectoires
de gentrification, ce que nous appelons Ç les visages de la gentrification È.
La question est alors de mettre en lumire les facteurs qui contribuent
favoriser la gentrification ou au contraire la freiner. Dans un premier temps, nous dcrirons la trajectoire de deux
quartiers pris dans des processus de gentrification contrasts. Afin de mieux
comprendre le phnomne, nous dcrirons dans un deuxime temps les mcanismes
dĠarbitrage et dĠaspirations rsidentielles des acteurs du processus : les
gentrifieurs : attentes et raisons de leur installation ou de leur dpart
dĠun quartier. Pour conclure, nous reviendrons sur le rle et la place des
politiques territoriales dans les phnommes de gentrification.
II. Mthodologie
Comme terrain dĠanalyse, nous avons retenu lĠIle-de-France.
LĠembourgeoisement de Paris se traduit par plusieurs tendances, soit la baisse
constante du nombre dĠhabitants depuis les annes 1950, lĠaugmentation du
nombre de rsidences secondaires durant la mme priode, la monte continue des
prix de lĠimmobilier et le remplacement progressif des catgories sociales
infrieures par des couches plus aises.
Pour
analyser la pluralit du phnomne de gentrification, nous avons donc retenu un
dispositif comparatif entre six quartiers de lĠest parisien et de premire
couronne tous desservis par les transports en commun. Tous ont vus les prix de lĠimmobilier fortement augmenter
ces dernires annes. Les six quartiers retenus sont La Runion (20me),
Mnilmontant (20me) et la Goutte dĠOr (18me) Paris, les centres-villes de
Montreuil, Bagnolet et Saint-Denis en premire couronne nord-est. Chacun de ces
secteurs a fait lĠobjet de deux types dĠinvestigations :
Afin de mieux cerner le phnomne de
gentrification, il convient de comprendre les aspirations rsidentielles et les
modes de vie des gentrifiers pour identifier les raisons qui les poussent
sĠinstaller ou non dans un quartier. Nous employons une mthodologie dĠanalyse
issue dĠune recherche en cours (PNR54).
Tous les jeux dĠarbitrage de localisation rsidentielle ne
relvent pas uniquement de comparaisons en terme de prix et de taille de
logements. Dans nos hypothses dĠautres facteurs relatifs aux attributs des
lieux tels que la qualit fonctionnelle, morphologique de lĠenvironnement
construit, la qualit sociale seront susceptibles dĠinfluencer une localisation et un
mode et de vie.
Pour rendre
compte de la dynamique des processus de gentrification, il est ncessaire de
restituer toute la dynamique du rapport entre mode de vie et qualits de
lĠenvironnement construit. Pour cela, il faut considrer les diffrentes
manires par lesquelles les personnes se rapportent au monde et plus
spcifiquement aux environnements urbains. Nous pouvons ainsi considrer en
mme temps un rapport calculateur au monde qui sĠappuye sur des lments
objectivs tels que des prix, des qualits fonctionnelles et morphologiques et
nourrit des stratgies ; un rapport socio-cognitif
inform par des reprsentations diverses (rputation, aspirations) et
nourrissant des aspirations ; un rapport
sensible qui fait place des troubles et des gnes diverses et nourrit des attirances
et des rpulsions. (Pattaroni, 2007). La perception sensible se comprend par tout ce qui relve
de lĠexprience sensorielle. Cette perception est fortement lie aux systmes
de gots et de valeurs des personnes et alimente par consquent des attractions
et des aversions pour les diffrentes qualits dcrites ci-dessus.
III. Les
trajectoires de deux quartiers
Cet essai ne
nous permet pas de prsenter les rsultats complets de notre tude. Nous
mettons nanmoins en exergue que le phnomne de gentrification sĠest dvelopp
trs rapidement dans certains quartiers (Montreuil, Bagnolet, Mnilmontant et
La Runion) et a t contrari dans dĠautres quartiers comme Saint Denis et la
Goutte dĠOr.
Pour
comprendre plus en dtails, nous reviendrons sur la trajectoire de deux
quartiers qui nous semblent significatifs pour illustrer notre propos :
Saint-Denis est plus pauvre (67% dĠemploys et dĠouvriers, taux
de chmage de 20%) que les deux autres villes de Seine-Saint-Denis mais cĠest
aussi la plus active en matire dĠamnagement : plus de 40 projets sont en
cours dans le centre-ville dont la rnovation du cÏur de ville pour la seconde
fois, le ramnagement de la gare et de ses alentours, la cration de deux
lignes de tramway supplmentaires. Toutes les constructions et son dynamisme
ont valu la ville lĠarrive de 8000 habitants nouveaux dĠaprs les premires
estimations du recensement 2004. Cependant, malgr les nouveaux amnagements,
les tmoignages convergent : depuis quelques annes, les actes de violence
et de vols ont augment. Dans tous les entretiens raliss auprs des services
municipaux et des habitants, on note dans les discours un malaise lis des
problmes de propret, de gestion urbaine de proximit, de scurit et de
tranquillit publique. Malgr la hausse des prix de lĠimmobilier ces dernires
annes, la ville peine accueillir des nouveaux habitants de catgories
suprieures pour une longue dure. Les gens viennent, font une plus-value
financire et revendent rapidement. Mme des habitants installs de longues
dates Saint-Denis mettent le souhait de partir pour
des questions lies la prsence de populations dfavorises et dĠambiance du
quartier juge mauvaise.
Montreuil
se caractrise par un pass industriel actif. La prsence de nombreuses
surfaces industrielles dsaffectes a contribu lĠtablissement de milieux
artistiques trs dynamiques constituant les prmices dĠune gentrification
marque par une augmentation trs forte des prix de lĠimmobilier ds le dbut
des annes 2000. 600
plasticiens sont rpertoris par
la municipalit mais on estime 1000 leurs nombres rels. La ville compte
galement 1300 intermittents du spectacle et un milieu actif dans le domaine du
cinma.
De grandes
oprations dĠamnagement urbain et de dveloppement conomique ont t
dveloppes ds les annes 1980 sous lĠimpulsion du maire J-Pierre Brard qui ne mnage pas par ailleurs de
nombreuses actions dans le domaine de lĠducation et de la petite enfance, de
la culture et de la tranquillit publique avec lĠinstauration dĠune police
municipale. En apparence, les tendances mises en relief
Montreuil semblent proches des caractristiques de Saint-Denis. Cependant la
vie culturelle et lĠatmoshre Ç village È de la commune procurent une
ambiance apprcie ; les raisons invoques pour quitter le quartier sont
radicalement diffrentes de celles qui sont donnes par les habitants de
Saint-Denis.
LĠenqute
quantitative met en avant quĠ Montreuil un fort pourcentage de cadres
suprieurs et dĠindpendants est arriv rcemment dans le quartier ce qui
confirme le processus de gentrification en cours tandis quĠ St-Denis, une plus
grande mixit sociale est perceptible chez les nouveaux arrivants, on ne
constate pas dĠembourgeoisement. Concernant les personnes qui estiment quĠelles
seront toujours l dans cinq ans, Montreuil, les cadres ont une forte
propension la mobilit rsidentielle tandis quĠ Saint-Denis, celle-ci est
forte dans toutes les catgories. Les motifs invoqus par les intresss pour
expliquer leur dpart probable durant les cinq prochaines annes sont
diffrents : Saint-Denis cĠest essentiellement la forte mixit sociale
et les gnes quĠelle occasionne qui incite la mobilit rsidentielle ;
Montreuil, le dsir dĠtre propritaire ailleurs, dĠune maison individuelle en
particulier, est le motif principal de dmnagement probable.
IV. Les aspirations rsidentielles des
gentrifiers
Afin de
comprendre pourquoi le processus de gentrification sĠest dvelopp Montreuil
et pas Saint-Denis, nous choississons dĠappliquer notre grille de lecture annonce dans la mthodologie. De par lĠanalyse issue de nos
terrains, nous voyons que les gentrifiers privilgient certaines qualits
morphologiques, fonctionnelles et sociales de leur environnement constituantes
de leurs aspirations rsidentielles et logiques dĠarbitrage.
En terme de qualit morphologique urbaine et
architecturale, les
gentrifiers privilgieront un certain type de bti : surfaces plus grandes, logements
atypiques et originaux tels que les lofts ramnags dans dĠanciennes
usines, les maisons de ville, le bti ancien ou les logements avec du cachet.
La proximit dĠespaces verts, dĠespaces publics de qualit, dĠespaces
pitonniers permettant la flnerie et la rencontre est galement plbiscite. La
prsence dĠentrepts et de locaux artisanaux apparat ainsi centrale dans
lĠinstallation dĠartistes et dans les processus de gentrification qui lui font
suite. Le tissu industriel de Montreuil tait compos de petites industries de
cuir, peau et bois dans le prolongement du faubourg Saint Antoine, taille
idale pour une transformation en ateliers ou en lofts. Par ailleurs, ce tissu
est assez homogne alternant immeubles faubouriens, petits ateliers, maisons de
ville et petits ensembles de logements sociaux. A Saint-Denis les industries
taient de taille plus massive moins facilement rappropriables et le tissu du
centre-ville est essentiellement compos dĠimmeubles faubouriens et du noyau
rcent de la ZAC Basilique construite dans les annes 1980.
Cela rejoint directement la notion de qualit
sociale (niveau de
mixit sociale : interculturelle, intergnrationnelle,
interprofessionnelle et
initiatives citoyennes tels que des rseaux associatifs). Mme si dans
le discours des gentrifiers, la notion de mixit sociale est souvent mise en
avant, elle nĠen reste pas pour autant contradictoire. A
Saint-Denis, le sentiment dĠinscurit, le manque de propret et la forte
prsence de population trangre est un frein lĠinstallation durable dans la
commune. La prsence trangre dgrade lĠenvironnement habit (É) La manifestation du trouble oscille
entre lĠaversion, qui traduit une violente rpulsion (É) et la phobie qui
inversement, dessine un territoire impntrable et forcment inhabitable. È (Breviglieri, Trom, 2003). Les Ç gentrifiers È accordent
une place particulire leur environnement urbain (urbanisme, scurit,
espaces verts) ce qui les poussent souvent se constituer en association pour
le faire voluer. Plus largement, nous pourrions rapprocher cela de la thorie
de la tyrannie des petites dcisions, dveloppe par Thomas Shelling dans les
annes 1970, la gentrification se propage sous lĠaspect de colonisation de
diffrents espaces : immeuble, rue, quartier. Le tissu urbain favorise
lĠinstallation de nouvelles populations ou lĠancrage de population plus pauvres
dans les logements insalubres ou non rnovs. Les nouveaux habitants se reconnaissent dans leurs voisins
crant des Çniches È. A St-Denis un grand nombre dĠimmeubles insalubres
persistent, ainsi que des htels meubls. Les nouveaux habitants ont alors peu
de chances de se trouver dans une situation de proximit avec des voisins semblables et nĠont pas
vraiment la possibilit de sĠapproprier un quartier. De manire caricaturale,
cela ne drangera pas de vivre ct de logements insalubres si lĠon ne se
trouve pas trop loin dĠun voisin comme soi.
La question de lĠvitement scolaire entre galement dans ce
champ et est directement relie la composition sociale du quartier. La
rputation scolaire des quartiers est un obstacle important la rsidence.
Dans un contexte national litiste o lĠcole est souvent garante de la future
position sociale, lĠducation est souvent un facteur dterminant de
localisation rsidentielle. Les tablissements de Saint-Denis gardent une mauvaise
rputation tandis que lĠimage des coles de Montreuil ont volu positivement.
Par ailleurs, et pour faire le lien entre morphologie
urbaine et appropriation sociale, les gentrifiers seront particulirement
attentifs aux rseaux de voisinage de proximit, dĠamis permettant
lĠappropriation de lĠespace comme un village. La notion de convivialit,
lĠambiance village, le pittoresque sont souvent des valeurs recherches. A
Montreuil ce besoin de convivialit est trs visible que ce soit dans la mise
en place de jardins partags, dans lĠorganisation de Ç troc vert È, de
brocantes, de repas de quartier. Les nouveaux cafs ambiance Ç intime È
prolifrent. Amnags avec des couleurs chatoyantes, des mosaques, des
souvenirs de lĠpoque ancienne, ils portent des noms tels que Ç la table Jaja È, ou Ç le Bar du march È. Selon
Rmy lĠattraction pour ces quartiers tient au fait quĠils sont chargs
dĠhistoire et de naturalit. Toute lĠhistoire des luttes et de lĠpoque
ouvrire se retrouve chaque coin de rue ou dans le dcor des murs dĠun caf.
Cette convivialit est aussi associe au retour la nature en ville. Le
phnomne Ç jardinage È ou ÇbioÈ est trs fort chez les gentrifiers. Tandis que
les populations trangres peuvent connoter ngativement un espace, les milieux
culturels et artistiques sont souvent les inducteurs dÔune valorisation de
lĠespace. La rputation du quartier,
lĠimage valorise, Ç la mode È joue un rle important dans les
processus de gentrification. Ç Dans les quatre plus grandes villes amricaines,
la prsence dĠartistes dans les recensements a t un des plus forts
prdicteurs statistiques dĠune gentrification venir È. (Ley 1996).
Montreuil, surnomme le Ç Beverly Hills du
cinma È a un nombre important de professions librales et artistiques
tandis que Saint-Denis peine les attirer en masse.
Finalement en terme de qualit fonctionnelle (quipements et services), la
proposition dĠoffres de loisirs pour soi et pour les enfants, le dynamisme
culturel de la municipalit peuvent tre des lments valoriss par les
gentrifiers, de mme que lĠoffre dĠamnits telles que des bars et restaurants.
La desserte en transports publics et lĠaccessibilit routire constituent
galement des lments dĠattractivit du quartier tout comme la prsence de
commerces de proximit diversifis et dĠun march. Malgr le dynamisme culturel
des deux municipalits, nous observons une prsence plus marque de bars et
restaurants Montreuil. Saint-Denis concentre essentiellement des commerces et
bars ethniques.
Finalement, mme si nous avons des points communs entre
gentrifiers, nous
observons une diffrenciation au sein mme des acteurs de la gentrification qui peuvent se dpartager selon
diffrents profils. Cette
diffrenciation au sein des acteurs de la gentrification les dpartagent en
fonction de la combinaison des diffrentes qualits dcrites par ailleurs et de
leur rapport sensible lĠenvironnement. Ainsi certains Ç pionniers È
privilgieront la convivialit et de lĠambiance de village, les grandes surfaces
amnageables suivant leur crativit et moindre cot des quartiers
passablement dgrads tandis que les seconds : les bourgeois bohmes
seront des gentrifieurs la recherche dĠun environnement dj stabilis et
pacifi. Les quartiers trop dgrads ne se prsentent pas comme des lieux
quĠils peuvent prendre en compte dans leurs arbitrages. Ils ont donc besoin
dĠun processus antrieur de requalification de lĠenvironnement urbain. Ces
personnes sont attires plutt par lĠexistence de biens immobiliers plus
conventionnels, les commerces spcialiss et les lieux Ç branchs È. Une troisime
catgorie : les petits bourgeois ascendants subissent la monte gnrale
des prix Paris et en premire couronne. Pris dans une logique dĠaccession
la proprit, ils vont coloniser des quartiers qui ont acquis une bonne
rputation et disposent dĠun march immobilier priv
dynamique. Il cherche tant
un bien immobilier de standing que la poursuite dĠun mode de vie fonctionnel
(accessibilit autos, amnits, scurit). Les autres qualits tels la mixit,
lĠanimation – voire encore la convivialit – ne semblent pas tre
des motifs valoriss.
Les rsultats prsents ci-dessus, nous permettent de mieux
comprendre les raisons du dveloppement du processus de gentrification Montreuil
qui offre dsormais un environnement suffisamment pacifi pour de nombreux
gentrifiers contribuant pour le coup lĠviction progressive des catgories
populaires du bti priv. Il faut nanmoins noter que la municipalit tente
tant bien que mal de compenser par son action en terme de logements sociaux.
Pendant ce temps, Saint Denis russit seulement attirer quelques pionniers
dans les rares entrepts industriels ramnageables : la commune semble
mme tre en voie de pauprisation.
V.
Gentrification et politiques urbaines
Nous avons encore peu voqu le lien entre gentrification et
politiques urbaines. Pour Neil Smith, alors quĠil y a trente ans, ce nĠtait
quĠun processus marginal initi par quelques acteurs privs, aujourdĠhui la
gentrification est devenue un vritable outil des politiques urbaines mettant
en jeu des financements publics et privs. Sa nature peut tre soit spontane
comme cela a t grandement le cas Montreuil soit programme par les acteurs
publics eux-mmes comme Saint Denis. Il parle de Ç gentrification comme stratgie urbaine globale È.
Au del de la simple rhabilitation de btiments, cette gentrification concerne
lĠimplantation de grands quipements culturels ou conomiques, la naissance de
nouveaux quartiers sur dĠanciennes friches industrielles ou encore de Ç Waterfront È. Dans la littrature rcente, on parle de
Ç New built gentrification È.
Conscients
des mcanismes dĠaspirations et de structures de gots et de valeurs des
gentrifiers, les promoteurs privs et les institutions publiques tentent de
recrer ce Ç lifestyle È et cet environnement pittoresque et
villageois tant plbiscite par la population cible des gentrifiers. La rue
pitonne, les pavs, les candlabres la parisienne sont valoriss, des lofts
et logements spacieux et les logements cours Ç rappelant la mmoire
ouvrire et industrielle È sont mis sur le march. Des nouvelles zones de
divertissement commercial telle Bercy village mergent ou plus discrets des
cafs plus confins ambiance ethnique, intime et populaire.
Cependant,
les trajectoires mettent en vidence que le lien entre qualit de lĠoffre de
transports publics, amnagement urbain et processus de gentrification sociale
ne sont pas systmatiques. Les rsultats montrent que quatre lments
paraissent centraux dans les processus de gentrification : lĠaccessibilit
(transports en commun ou voiture) et les offres de service, les morphologies
urbaines et architecturales, la composition sociale du quartier (mixit
sociale, rputation des coles, prsence de milieux culturels) et en dernier
lieu les politiques locales (stratgies urbaines, politiques sectorielles dans
le domaine scolaire, culturelle et
de la tranquillit publique). Chaque lment rpond aux exigences et
aspirations de nos diffrents types de gentrifiers.
LĠhistoire
des quartiers a ainsi un poids consquent dans les trajectoires :
La
morphologie urbaine : La prsence dĠentrepts et de
locaux artisanaux adquats apparat centrale dans lĠinstallation dĠartistes et
dans les processus de gentrification spontane qui lui font suite.
La
composition sociale : la prsence de populations pauvres
et immigres fortement ancres dans le quartier est un facteur dcisif dans la
trajectoire de rsistance la gentrification.
Dans un
quartier comme Montreuil suivant une trajectoire de gentrification spontane
classique, les politiques de ramnagement et autres politiques sectorielles
dans le domaine de la culture, de lĠducation, de la tranquillit publique et
du dveloppement conomique accompagnent progressivement le processus de
gentrification. Ces actions territoriales vont avoir pour consquence
dĠamplifier lĠattrait du quartier pour les catgories socioprofessionnelles
leves, et par la mme occasion faire augmenter les prix du foncier.
Dans les quartiers suivant une trajectoire de
gentrification contrarie comme Saint-Denis, ces mmes mesures dĠamnagement
urbain sont utilises de faon proactive par les pouvoirs publics pour tenter
dĠagir sur la composition sociale des quartiers. Le relookage de la ville et le
marketing urbain qui lui sont associs vont ds lors inciter des mnages
venir sĠinstaller dans la commune, car elle leur semble Ç pacifie È.
Ce type dĠamnagement est aussi considr comme signe dĠune probable gentrification,
ce qui peut inciter des oprations spculatives. Cependant comme nous lĠavons
vu plus haut, dans ces quartiers, lĠexprience de la vie quotidienne a souvent
raison de ces installations. Au contraire une valorisation des espaces
publics peuvent amplifier des problmes de dysfonctionnements de gestion de
lĠespace. La pitonisation dĠune rue, rendant la rue desserte et non passante,
accrot le sentiment dĠinscurit le soir. Par ailleurs, la municipalit de St-Denis a concentr tous ses efforts
sur les politiques urbaines en ngligeant les autres politiques sectorielles
essentielles (tranquillit publique, propret, culture, ducation).
Ainsi deux quartiers pourront
avoir les mmes potentiels de dpart pour la gentrification : logements
rhabiliter bon march, mmoire industrielle, population mtisse mais le
processus ne prendra pas forcment de la mme manire.
La
combinaison de ces quatre lments permettent de constituer des trajectoires
diffrencies. LĠanalyse contextuelle du phnomne montrent que lĠaction
publique territorialise joue un rle important dans les trajectoires des
quartiers notamment dans le domaine de lĠamnagement urbain et quĠelle ne doit
pas tre dissocie de la comprhension des mcanismes dĠarbitrages rsidentiels. Tout lĠenjeu
de nos travaux futurs, notamment dans le cadre du doctorat sera de comprendre
les interrelations entre systmes de valeurs, aspirations rsidentielles,
rapport lĠenvironnement urbain et spatialisation territoriale ; la gentrification ne
constituant quĠune facette du mouvement plus large de mobilit rsidentielle. Le
phnomne de gentrification est particulirement intressant car il reprsente
les aspirations rsidentielles des lites que ce soit en terme de capital
conomique, culturel ou social. On peut supposer que ce modle constituera le
modle dĠascension sociale des prochaines dcennies comme lĠa t le rve
pavillonaire.
Par ailleurs, de part lĠaugmentation gnralise des prix de
lĠimmobilier dans toutes les capitales europennes et le regain dĠattraction
pour le centre-ville des catgories suprieures, la gentrification participe au
renforcement constant des fragmentations socio-spatiales de nos territoires
dĠo la ncessit de repenser sans cesse les chelles de dcision.
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